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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 02:00

Face à l’offensive de la comtesse sur l’imminence de mon départ, de prime abord, deux stratégies s’offraient à moi : le déni ou l’aveu. Sans même réfléchir je m’engouffrais dans la seconde en adoptant le lance-flammes. Je saisissais avec brutalité le bras de Marie-Amélie pour l’entrainer dans ce qui révéla être la buanderie. Les baluchons de linge sale firent espérer à la comtesse que son désir allait devenir réalité. Au lieu de ce traitement de soudard je lui offrais un langage de charretier teinté d’une commisération ironique « Vous avez vraiment le feu au cul. Vous faire baiser par ce vieux satrape de Ramulaud qui pue le tabac froid et la pisse rance, vraiment vous me décevez Marie-Amélie... Et vous voudriez que je passe après lui. Je ne plonge pas la tête la première dans les trous à bite moi... » Marie-Amélie se regimbait « Ramulaud ne m’a pas touché...

- Mais vous lui avez promis vos faveurs !

- Oui !

- Rien que pour savoir ce que j’allais faire...

- Oui !

- Vous êtes jalouse de Francesca ?

- Non !

- Alors pourquoi ?

- Je m’ennuie et puis je souhaitais avoir prise sur vous...

- Manqué !

- Non, vous avez besoin de moi.

- Que vous dites...

- Vous faites comment sans moi ?

- Je fais avec vous car vous avez le sens de l’honneur et de la parole donnée...

- Un trou à bites n’a aucun sens de quoi que ce soit grossier personnage...

- Désolé...

- Vous ne l’êtes pas et puis, franchement, votre histoire de plonger la tête la première c’est totalement con !

- J’en conviens mais promettre à Ramulaud vos faveurs c’est kif-kif...

- Mes faveurs, c’est nouveau, dites plutôt une passe ça satisfera votre suffisance...

- Vous faites ça très bien !

- Salaud !

L’arrivée d’une cohorte de nonnes mettait fin à notre passe d’armes.

 

Revenus à l’air libre je ne laissais pas à Marie-Amélie le temps de respirer en plaçant ma botte secrète « Puisque vous vous ennuyez je vais vous donner l’occasion d’une vraie montée d’adrénaline : c’est vous qui allez me conduire en Argentine... » La comtesse me sautait au cou en prononçant une de ces phrases dont les femmes ont le secret « Je savais que je pouvais compter sur vous. » La suite des évènements allaient donner tout son suc à ma promesse. Lorsque nous nous rendîmes dans la petite salle à manger réservée aux hôtes de marque la première surprise vint que nous y fûmes accueillis par un couple d’officiers de la Marine. Un vieux, sans doute le contre-amiral, et un jeune dont je ne sus déterminer exactement le grade. Ils claquèrent des talons sans se présenter. Le jeune, sous le regard un peu perdu de son supérieur, attaqua sans sommation dans un français un peu hésitant. En substance le propos se révélait d’une grande clarté : l’état-major de la Marine chilienne ne portait pas particulièrement celui de Terre dans son cœur et détestait sans cordialité les Aviateurs et tout particulièrement l’Amiral Gustavo Leigh Guzmán leur chef. Paradoxalement Ernesto Pinochet le patron de l’armée de Terre ne leur semblait pas avoir un grand allant pour mettre à bas cette vieille fripouille marxisante d’Allende. Sans tourner autour du pot il m’annonçait que ce qui les intéressaient c’était Francesca, comme monnaie d’échanges avec leurs collègues de l’Etat-major de l’Armée de Terre, et plus particulièrement son cocu d’époux général Juan Manuel Guillermo Contreras Sepúlveda. Il prononça cocou ce qui lui valu un petit cours de phonétique de Marie-Amélie qu’il apprécia très modérément. Très poliment, statut diplomatique oblige, il lui signifiait que cette affaire ne la regardait pas. D’un signe de tête je tentais de faire comprendre à Marie-Amélie de se taire. Ce qu’elle comprit puisqu’elle allait s’asseoir à la table de la mère supérieure où je remarquai qu’il n’y avait que trois assiettes. Le vieux, cérémonieux, se posait en face d’elle alors que son aide de camp me signifiait que tant que Francesca ne serait pas de retour au bercail je ne pourrais sortir du Chili, quitte ajoutait-il à me placer en résidence surveillée pour menée subversive pour le compte d’une puissance étrangère. Les dollars que je distribuais généreusement au petit peuple en étaient la preuve. Il ajoutait, que restreindre la liberté d’un serviteur des USA, plairait beaucoup au gouvernement. Enfin, sans me laisser le temps de reprendre mon souffle, il ajoutait, très jugulaire-jugulaire, qu’ayant pu apprécier mes talents lors de ma prise en filature, il estimait que pour l’heure l’hospitalité de la Congrégation était le meilleur lieu pour me tenir à leur merci. Puis il tournait les talons, réajustait sa casquette, et sans nous saluer il sortait suivi péniblement par la vieille baderne qui lui nous octroyait un salut en pointant son index en direction de sa casquette trop grande pour son crane en pain de sucre.

 

La comtesse rayonnait. D’un ton sans appel elle me déclarait « on va les baiser ces cons ! » L’arrivée de la mère supérieure ne me permettait pas de m’enquérir auprès d’elle sur ce qu’elle entendait par là mais je n’eus pas longtemps à attendre pour le savoir. Elle attaqua bille en tête la mère supérieure dont le teint de porcelaine craquelé virait sitôt au jaune flasque. La comtesse alignait les termes d’un donnant-donnant cru et clair : cette sainte femme dont la vie était toute entière consacrée à Dieu nous sortait de là en échange d’un silence sur ce que Marie-Amélie qualifia d’épectase féminine. Je dois avouer que le blitzkrieg de la comtesse me laissait pantois et un brin admiratif. Tout en tripotant son grand chapelet aux grains d’ivoire la mère supérieure reprenant quelque peu ses esprits, d’une voix glacée et assurée elle déclarait « Vous allez sortir en tout début d’après-midi en profitant de la livraison de viande de la semaine... » J’objectai que les militaires allaient faire fouiller la camionnette. « Absolument non je leur ai donné ma parole que vous ne sortiriez pas d’ici... » Mon rictus me valait une répartie très sèche « Sachez monsieur qu’ils me craignent. De plus, ils m’ont menti sur leurs intentions réelles à votre endroit alors je leur dois bien un juste retour... » Je la remerciai en pensant que les menaces de la comtesse se révélaient, après coup, hors de propos. Nous déjeunâmes comme si de rien n’était, la mère supérieure avait retrouvé toute sa superbe et Marie-Amélie frétillait déjà à l’idée de partager avec moi l’intimité glacée d’un camion frigorifique.     

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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Luc Charlier 12/04/2011 09:45



Celle-là, je voulais la faire depuis longtemps, mais n’osais pas :


« Tiens, tu l’as eue aussi, la Francesca*, alors ? ».


* haute décoration militaire argentine et chilienne sensée « représenter le symbole du sacrifice et du courage et rappeler une
Amérique Latine malheureuse renaissant de ses cendres ».



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