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24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 02:00

Ce fut un garçon et nous l’appelâmes Matthias en souvenir de Matthias Sandorf ;  Jasmine adorait Jules Verne et dans mon imaginaire Sandorf avait tenu une place majeure.  Le travail, puisque c’est ainsi que les douleurs de l’enfantement sont dénommées, se déroula à une vitesse vertigineuse : pertes des eaux à vingt heures, début des contractions sitôt, et à peine une heure après l’enfant paraît. Gluant, braillard mais rose bonbon avec des cheveux de jais, lui, contrairement à son vieux père, accédait à la vie la tête la première en une sublime fluidité. Jasmine, en le tenant dans ses premiers langes, décrétait qu’elle en voulait plein d’autres, une couvée, de moi bien sûr. Encore sous le choc de mon absolue inutilité, en me gardant bien de la contrarier, je caressais ses cheveux encore humides de sueur. Elle l’avait conçu, porté, nourri, alors que moi je m’étais contenté de l’envahir, de la féconder au hasard d’une de nos étreintes, et de n’être ensuite qu’un spectateur impuissant. La césure du cordon ombilical changeait tout, libéré de sa sujétion maternelle Matthias, même s’il tétait le sein de sa mère, allait pouvoir compter sur moi. Être père c’était, si je le voulais bien, aussi être mère. L’instinct maternel est une invention des mecs pour se défausser du quotidien. Moi aussi j’allais veiller, torcher, me lever la nuit, donner, écouter, consoler, puisque plus aucune barrière ne s’élevait entre Mathias et moi. Grâce à cette parfaite interchangeabilité je pouvais lui donner du temps, beaucoup de temps car, suprême privilège de mon âge et de ma condition, je disposais de mes jours sans aucune contrainte. Vers 3 heures du matin nous avions tous réveillonné autour du lit de Jasmine alors que dans son berceau Matthias dormait. Jasmine, au dessert, nous annonçait que puisque son père était d’origine grecque, nous baptiserions Matthias à l’église de rite oriental de Cargèse, que Raphaël serait le parrain et que Marie-Églantine, la nièce de mon vieux complice Raymond toujours droit comme un I en dépit de ses 90 ans, serait la marraine. Elle venait de la prévenir par sms et qu’elle l’attendait, accompagnée de son mari et de ses deux enfants, pour le Nouvel An. Lorsque tout le monde fut parti, aux environs de 6 heures, pendant que Raphaël rangeait et que Jasmine s’était assoupie je me suis installé avec mon ordinateur près du berceau. Écrire en l’entendant respirer me ravissait. Maintenant j’allais vivre à son rythme pour lui.

 

Nous ne partîmes pas, Chloé et moi, le nez au vent pour Berlin-Ouest. Les semaines qui précédèrent notre départ furent toutes entières consacrées à des prises de contact avec des camarades allemands.  Là-bas comme ici les groupuscules florissaient, la méfiance régnait face au risque d’infiltration et, comme notre réputation française de légèreté et d’inorganisation ne plaidaient pas en notre faveur, nous ne recevions que des réponses vagues. Ce fut le hasard qui nous tira d’affaires, lors d’une manif contre la guerre du Vietnam, lors de la dispersion nous dégotâmes auprès d’une grande bringue, Ilse Meyer, fille d’un grand industriel allemand, qui avait défilé à nos côtés, un contact répondant au prénom de Sacha. « Tout le monde à Berlin connaît Sacha... » se contenta-t-elle de nous répondre lorsque nous lui demandâmes un peu plus de précisions. « Dites-lui que vous venez de ma part et tout ira bien... Là-bas, c’est encore plus simple qu’ici, c’est noir ou c’est rouge, si tu cries par ta fenêtre « salaud de nazi ! » à un mec de plus de 40 ans tu tombes à chaque fois juste... » et, sans aucune retenue, elle avait embrassé Chloé sur la bouche tout en lui pelotant les fesses. Sa compagne, une hommasse, plate comme une limande, avec ses poignets de force cloutés et ses Doc Martens, mit fin aux effusions en les traitant de « grosses salopes ! » Comme je me sentais en forme je lui empoignais l’entrejambes en ricanant « allez, un petit effort ma grande, tu verras comme c’est chiant d’en avoir entre les cuisses... » Autour de nous les slogans contre les faucons du Pentagone, Harry Kissinger, Lyndon Johnson et le napalm de l’impérialisme américain couvraient les cris et les jurons de celle qu’Ilse tirait par la manche de son Perfecto : « allez viens ma grande, les mecs sont tous des porcs... ». Rétrospectivement ça me fait sourire car, dans le Berlin coupé en tranches, « le Schweinesystem : le système des porcs », dans la bouche de l’ultra-gauche ouest-allemande, qualifiait la collusion des chrétiens-démocrates avec l’impérialisme américain. Le problème là-bas, avec le foutu mur de Berlin, c’était que le plutôt rouge que mort sonnait encore plus faux qu’à Paris car l’Ours soviétique et ses alliés de la RDA faisait bander mou beaucoup d’entre nous. Chloé me morigénait « arrête de jouer les machos, ça m’énerve ! ». Je l’immobilisais en la prenant par les poignets « Je ne joue pas ma belle. Je surjoue car je ne supporte pas ce féminisme dévoyé. La haine du mâle ne fait pas avancer d’un poil la cause des femmes. J’aime trop les femmes pour céder un seul pouce sur la dérive agressive de ces soi-disant femmes libérées qui sont pire que les plus bornés des couillards... » Chloé m’enlaçait « Tu es beau lorsque tu es en colère. Lâches-toi plus souvent c’est comme cela que je t’aime... »      

 

Sacha rien qu’un prénom, seul viatique pour notre introduction dans la nébuleuse « révolutionnaire » de Berlin-Ouest me plaisait bien car il nous évitait de débarquer dans des groupes trop structurés avec le risque de s’y retrouver enfermé. Ilse, avant ses exubérances sexuelles, nous avait précisé qu’il nous faudrait chercher Sacha à Kreutzberg.  Nous nous documentâmes sur ce quartier populaire, inclus dans le secteur américain, et qui recélait deux caractéristiques intéressantes pour nous : la présence au sud de l’aéroport de Tempelhof – celui du pont aérien de 1948–49 ravitaillant Berlin-Ouest lors du blocus grâce aux Rosinenbomber – et celle, au nord, de Check-point Charlie donnant accès au secteur soviétique. Avant notre départ nous fûmes convoqués par la garde rapprochée du « Grand Chef » de la GP pour justifier notre refus de confier, tout ou partie, de « l’impôt révolutionnaire » en notre possession, à la branche militaire du mouvement. Gustave se chargea, avec un plaisir non dissimulé, de signifier notre fin de non-recevoir lors d’une séance houleuse qui faillit tourner au pugilat entre la fraction dure (les futurs activistes du NAPAP qui tremperont dans l’assassinat de Tramoni le vigile qui a descendu Pierre Overney à l’île Seguin) et celle qui déjà ne savait plus très bien où elle habitait. Dans la voiture de Gustave qui nous menait à Orly, une Mercédès rutilante noire métallisée – j’avais charrié Gustave sur cette acquisition tout à la fois peu conforme aux idéaux révolutionnaires des larges masses et au nécessaire soutien à notre industrie automobile nationale, ce qui m’avait valu une réponse sans appel de Gustave sur la seule qualité qui vaille : l’allemande et sur le doigt qu’il foutait jusqu’au trognon au cul des putains de bolchos de la CGT de l’île Seguin – Gustave n'en finissait pas de nous refaire sa prestation devant les frelons. « Je t’assure avec eux c'est ce qui faut – dans sa bouche ça donnait t’achure – pas leur laisser de répit, leur dire qu'y z'ont dans le calbar et qui sont juste bon à enculer des mouches avec leurs discours à la con, qu’on pouvait jamais compter sur eux pour casser du patron, que de toute façon comme y rentraient tous les soirs au chaud chez papa-maman pendant que nous on continuait de se peler les roubignols dans nos chambres de bonnes, notre flouze s’rait mieux placé chez les boches – t’as dit les boches ? Je me rappelle pas. Mouais j’ai même dit : chez ces putains de boches, fallait pas – y’ a que ce grand cornard d’Annibal – pourquoi tu le traites de cornard ? Parce que j’ai sauté sa pouffiasse – qui m’a donné du fil à retordre en disant que dans l’Nord j’avais déjà piqué dans la caisse du syndicat et que le blé j’l’avais mis dans mes fouilles. Celui-là t'as vu j’l’ai pas raté : « et qui c’est qui a rencardé la poulaille dans notre histoire du Lyonnais si ce n’est pas toi. T’étais où ce soir-là que j’lui claqué à la gueule ? Aux abonnés absents pour sauter ta pétasse qu’à un grain beauté sur’ le nichon droit. » KO debout, un carnage mon pote. J’crois que je suis fait pour le théâtre... » Ce fut la dernière fois que je vis Gustave. Nous nous serrâmes la main.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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