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11 juillet 2010 7 11 /07 /juillet /2010 02:09

À cette époque la descente d’avion se faisait à l’aide d’une passerelle et lorsque nous descendîmes, officiellement pour l’escale, un Studbaker beige stationnait tout en bas. Le comité d’accueil, deux officiers américains en uniforme et un gros type moustachu en imperméable qui mâchouillait le tuyau d’une pipe qui nous fît signe, à Jeanne et à moi, de les suivre. Pas de doute c’était le français de service qui me tendait sa paluche velue « Bouzeron de l’ambassade... » Les deux américains montèrent à l’avant et Bouzeron et moi encadrâmes Jeanne à l’arrière. Nous roulâmes jusqu’au salon d’honneur qui se situait en retrait de l’aérogare. Bouzeron empestait le tabac froid et il se curait le nez avec beaucoup de soin. Jeanne lui jetait des regards furibards qui ne le troublaient guère. J’évitais d’engager la conversation avec lui car il me paraissait n’être là que nous réceptionner. Dans le hall du salon d’honneur, Bob Dole, avec l’un de ses éternels pantalons de velours finement côtelé et ses derbys gold astiquées comme les cuivres d’un yacht, me tendait sa main fine aux ongles manucurés. Bouzeron restait en retrait avec les deux officiers. Dole s’emparait de mon bras et m’entrainait dans un petit salon. Il m’offrait une Lucky Stricke sans filtre que je refusais. « Vous ne fumez plus cher ami... »  Je me laissais choir sur un grand canapé Chesterfield. « Et si vous me donniez une petite explication sur toute cette histoire ? » Dole lâchait quelques volutes de fumées bleues. « Nous vous avons sauvé la mise cher ami et ça n’a pas été simple mais tout est maintenant rentré dans l’ordre puisque l’exfiltration s’est déroulé sans anicroche... » Je le sentais venir avec ses gros sabots de ricain « Que vous dois-je en échange mon cher Bob ? » Sa moue, qui se voulait ironique ne m’empêchait pas de poursuivre « entre nous je ne vous dois rien car c’est Jeanne qui vous intéressait... » Dole s’approchait du meuble-bar « vous dites des conneries, dans cette affaire c’est vous qui vous êtes mis dans la panade. Que faisiez-vous à l’Est ? » Je ricanais «Je me baladais...» Son rictus m’indiquait qu’il ne goûtait guère mon je-m’en-foutisme. « Allez crachez le morceau... »


Dole souriait à nouveau. « Je vous ai fait une petite surprise pour emporter votre adhésion cher ami... » En quelques pas il se portait au fond du salon et ouvrait une porte. « Suivez-moi ! » Je m’exécutai. Il empruntait un couloir qui débouchait sur une salle à manger. La table était dressée et tout au bout Chloé se tartinait un toast. Je jurais « Merde ! Qu’est-ce que c’est encore que cette manigance ?» Chloé me répondait « Nous partons ensemble pour le Chili mon beau car le camarade Allende cause du souci à nos amis américains... » Je sentais un grand abattement me gagner car je ne pouvais m’empêcher de penser que toute l’histoire que nous venions de vivre Jeanne et moi n’était qu’un coup monté par les américains. D’un ton rogue j’interpelais Dole « Où est Jeanne ? » Il haussait les épaules « Elle retourne à Berlin... » J’allais exploser mais Chloé se levait pour m’empêcher de sauter au colbac de Dole. « Calme-toi mon grand nous n’avons pas le choix nous sommes cernés par des ordures bien propres qui passent leur temps à foutre le bordel là où la situation leur échappe. Monsieur Dole nous tient alors va pour un petit voyage pour Santiago mais nous lui garderons un chien de notre chienne a cet empaffé. » Je retrouvais Chloé dans toute sa splendeur. Dole faisait comme s’il n’avait rien entendu de sa diatribe. Je m’asseyais. Chloé me servait un verre de vin. « Du Cos d’Estournel mazette notre Bob nous gâte... » Un maître d’hôtel surgissait de je ne sais où pour prendre ma commande. J’avais envie de me taper de la viande rouge, une belle entrecôte. Bob Dole était aux anges.


Chloé m’annonça que nous ne prenions pas une ligne régulière mais un charter qui ferait escale aux Açores avant de gagner Lima. Ça ne me plaisait qu’à moitié car les zincs des compagnies de charters n’étaient pas de toute première jeunesse. C’était un Boeing qui présentait encore assez bien mais nous restâmes pendant plus d’une heure à attendre l’autorisation de décollage. Le service était réduit au strict minimum : deux hôtesses peu souriantes qui nous distribuèrent des plateaux-repas immondes. La population de l’appareil était essentiellement constituée de traîne-lattes chevelus, de vieilles pouffes peinturlurées et de quelques familles avec des chiarres braillards. À côté de Chloé, une mémère incroyable, peroxydée, perchée sur des semelles compensées, la salopette ouverte sur une poitrine fellinienne passait son temps à aller et venir dans le couloir pour draguer. Elle jeta son dévolu sur un jeune éphèbe maigre comme un coucou qui ne se fit pas prier pour la peloter avec frénésie. Elle gloussait comme une pintade et trémoussait son gros popotin. Lorsque l’avion commença d’entamer sa descente vers Santa Maria des Açores le gamin entreprenait de la téter et la vieille se mit à lâcher des petits cris de plaisir. Une fois posé le coucou allait se garer face à un hangar qui servait de hall d’embarquement et nous restions ainsi plus d’une heure en stationnement. Plus de ventilation, une chaleur moite, poisseuse, la tension montait, des gens fumaient. La vieille lubrique tout seins dehors s’agitait. N’y tenant plus je propulsait dans la cabine de pilotage pour demander que nous puissions descendre. Le commandant parlementait avec le contrôle. « Ok vous allez pouvoir descendre » Un espèce de petit tracteur amenait la passerelle. Le troupeau s’expulsait de la carlingue et fonçait vers la salle d’attente. Chloé et moi restions sur le tarmac à regarder le ciel étoilé. Je la prenais par la taille et soupirais « je suis fatigué de tout ce rien j’ai envie que ça s’arrête... »

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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