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18 avril 2010 7 18 /04 /avril /2010 00:12

« Les traîtres sont des divas, Edward. Ils ont des dépressions nerveuses, des crises de conscience et des besoins exorbitants. Les Wolfgang de ce monde le savent. Si vous ne leur menez pas la vie dure, ils ne croiront jamais que vous valez la peine d’être acheté. » Qui plus que le grand John Le Carré a su décrire de l’intérieur le monde étrange des espions qui venaient du froid ? Pas grand monde et son affirmation s’appliquait à merveille à Sacha qui adorait croire que les services du bloc communiste le prissent pour une prima donna diva repérée, ferrée puis engraissée à prix d’or ce qui ne l’empêchait pas de m’abreuver de ses crises de conscience. Pour l’entretenir dans ce perpétuel déséquilibre Chloé cultivait avec un soin de jardinier sa propension cyclothymique en le poussant dans le sens de sa plus grande pente. Pendant la guerre froide les opérations de retournement d’agents, d’un bord ou de l’autre, au profit du camp adverse relevaient de la routine pure et simple mais, dans le cas de Sacha, même s’il avait pris langue avec des émissaires de la RDA, celle-ci se révélait un peu plus difficile car l’oiseau ne correspondait pas au profil classique de l’espion. Il croyait, ou peut-être feignait-il de croire, à ce qu’il professait c’est-à-dire que la cause de la paix passait par son ralliement au camp communiste alors comment en faire l’instrument de l’impérialisme américain qu’il vomissait ?

Pour une fois la réponse à cette question cruciale vint de moi. Sacha vouait aux vins français une passion non feinte. J’en avisai Bob pour qu’il passât une commande de Grands Crus Bordelais, de beaux  fleurons de Bourgogne et de quelques caisses de Krug et de Dom Pérignon. Mon plan, pour ne pas éveiller les soupçons de Sacha, consistait à organiser un pseudo casse dans la cave de la villa des américains pour y faire la razzia de leurs grands vins français. Le tuyau venant, toujours le détail qui crédibilise, de la petite bonne des cow-boys que je venais de séduire récemment. Ainsi fut fait à l’aide d’une camionnette de blanchisseur, soi-disant volée par mes soins, que mes commanditaires avaient mis à ma disposition. Pour corser légèrement notre intrusion, toujours le détail qui crédibilise, Bob fit une petite incursion dans la cuisine pendant que nous opérions en sous-sol. Sacha se liquéfia. Bob repartit en claquant la porte. Sacha alla pisser sur le tas de charbon tout en jurant en allemand. Je lui bourrai les côtes en le charriant ce qu’il apprécia que très modérément. Nous rentrâmes en silence. Sacha fit une crise car Chloé ne nous attendait pas. Je me fâchai tout rouge en le traitant de révolutionnaire en peau de lapin, d’enfant gâté et de couard. À mon grand étonnement il fondit en larmes.

Cet intermède inattendu me permettait de commencer mon travail de sape. Je dégotais des glaçons dans le grand frigo de l’étage des mères  et je déposai un Dom Pérignon 1962 dans un seau en acier galvanisé. Sacha, en boule sur son vieux canapé, ressemblait à un chiot privé de mère. Dans notre razzia, le hasard bien orienté par mes soins nous avait offert un lot de saucissons secs et de saucisses sèches, deux beaux jambons, une grande cagette de fromages français : du Beaufort, du Comté, du Salers, un grand Brie et de la Tomme de Yenne, et deux belles miches de pain. Pour faire bon poids j’avais aussi embarqué un bocal de cerises à l’eau-de-vie et deux bouteilles de Cognac non prévus à l’inventaire. Pour servir le champagne mon imagination palliait l’absence de verrerie adaptée en réquisitionnant deux ciboires qu’un de nos adeptes, dans un moment de rage païenne, venait de voler dans la sacristie d’une église des beaux quartiers. Les bulles ravivèrent le moral de mon futur agent double. Ensuite j’organisai une dînette à la française accompagnée d’un Latour 192ç, d’un Haut-Brion 1948 et d’un Corton-Charlemagne 1962 avec le fromage. L’euphorie aidant je lui parlais de la France patrie des droits de l’Homme et du bien-vivre. Pour une fois Sacha m’écoutait avec une réelle attention. Je le sentais prenable mais, à mon grand étonnement, ce fut lui qui me tendit la perche alors qu’il sirotait un Delamain tout en tirant sur un Puros cubain : « et si tu me servais de relais avec les vrais démocrates français, je pourrais peut-être œuvrer pour l’amitié entre les peuples... »    

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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