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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 02:08

J’émergeais dans le grenier à peine éclairé par une baladeuse pendouillant d’un plafond bas mangé par des toiles d’araignée. Je tendais la main à Chloé pour la hisser. Devant nous, telle une galerie de mine, s’étendait un long couloir sombre tout au bout duquel nous apercevions un quarteron, deux hommes, deux femmes, penchés sur un établi métallique couvert de cartes d’état-major et de bouteilles de bière. Les contours des corps étaient flous, vacillants sous la lumière jaunasse de bougies plantées sur des chandeliers d’église. Ils murmuraient. Nous nous avancions avec précaution. Le plus grand des types, genre Barberousse, levait les yeux vers nous sans donner le moindre signe d’inquiétude. À sa droite, l’une des filles, une brune au visage dur et ingrat agitait ses larges mains sous le nez d’une sorte de gnome aux épaules étroites dont la tête, couverte d’un béret noir enfoncé jusqu’aux sourcils, branlait en permanence. La seule se tenant immobile était une blonde bien en chair dont le pull de laine écrue soulignait la générosité de sa poitrine. Pour moi, aucun doute, Sacha c’était ce petit hanneton rabougri dont nous commencions à percevoir les phrases hachées « restez groupé... affrontez ces porcs toujours à découvert... l’important c’est que les caméras filment ce qu’ils nous font... nous sommes des pacifistes...» Sa voix nasillait. De ses mains de petit baigneur Colin, rose orangée, couvertes d’un duvet frisotant, il repliait les cartes donnant ainsi le signal de la fin de la séance d’état-major. La blonde en profitait pour se relever langoureusement afin de se plaquer son long corps le long du Viking qui lui empoignait les fesses.

« Je vous attendais ! » C’était bien lui Sacha, nabot et impérial. La brune peu gâtée par la nature jetait sur Chloé des regards noirs. Nous subîmes un examen de passage en règle. Les questions pétaient. Mes réponses, comme au catéchisme, je les ânonnais sans grande conviction. L’une d’elle où j’affirmais vaillamment qu’il nous fallait résister par tous les moyens à toute autorité irrationnelle me valait une volée de bois vert « Irrationnelle ? Pourrais-tu m’expliquer ce qu’est une autorité rationnelle ? Toute autorité est irrationnelle ducon ! » Il commençait à me chauffer les oreilles. Je contre-attaquais « tu partages l’avis de Marcuse lorsqu’il affirme que le positivisme logique c’est de la merde ? » Il encaissait en pinçant ses lèvres fines. J’avais marqué un point. Il enchaînait sur la révolution permanente des masses estudiantines contre les forces contre-révolutionnaires. Elles renouaient avec le passé spartakistes de l’ancienne capitale du IIIe Reich. Je ne l’écoutais plus vraiment plus intéressé par le manège de la grande blonde qui, tout en se laissant peloter par Barberousse, me lançait des œillades appuyées. Sacha stoppait sa diarrhée verbale et d’un geste impérieux congédiait son monde. Tout le monde s’enfournait dans la trappe, y compris Chloé qui déclarait vouloir aller dormir à l’étage de la nursery. La brune laide lui signifiait que tout était prévu pour nous. Sacha me retenait par la manche alors que la blonde des blés, me susurrait à l’oreille son prénom, Karen, en plaquant son bassin tout contre moi. Le Viking me tapait sur l’épaule « T’en fais pas ce sont des gouines... »

Lorsque nous nous retrouvâmes seuls Sacha me demandait, de sa petite voix nasillarde, si j’avais apporté du vin. J’éclatais de rire car, lorsque le père de Marie m’avait proposé d’emporter dans mon sac à dos un Latour 59, et que je lui avais rétorqué que ça ne me semblait pas être le breuvage emblématique des « larges masses », sa réponse me revenait en mémoire « tu as encore beaucoup à apprendre mon garçon. L’avant-garde de la classe ouvrière est toujours l’antichambre des nouveaux maîtres... » Sacha caressa la bouteille, la serra contre son gros pull et me déclara « avec de la saucisse ce serait un outrage aux bonnes mœurs... Nous carburerons à la vodka... » Et nous carburâmes à la vodka. Sacha s’épanchait. Il affirmait qu’il fallait d’abord « nettoyer l’ardoise de l’homme », en français postmoderne on dirait aujourd’hui « changer de logiciel ». La bonne méthode : la purgation ! J’objectais « lavage de cerveau ». Il rétorquait « purification, désintoxication ». Je renâclais. Sacha sortait un bocal de caviar d’un vieux frigo américain. Il tartinait du pain noir. « Faut tirer la chasse pour débarrasser les cerveaux des inhibitions, des préjugés, des pulsions ataviques... » La vodka avait du être distillée en fraude par des cosaques réactionnaires, elle décapait. Je reprenais l’initiative « d’accord tu cures les tinettes. Tu laves plus blanc que blanc. Tu fais place nette mais une fois que c’est nickel chrome tu mets quoi à la place ? » La question qui tue. Sacha me contemplait avec une moue dégoutée « tu es un affreux petit français matérialiste. Quand nous aurons purgé tout ce qui est vieux et pourri nous bâtirons une société harmonieuse, fraternelle, spontanée... » Je pouffais. « Je suppose que dans ton grand nettoyage tu ne touches pas au classement de 1855 » Sacha goûtait à demi mon humour de petit bourgeois français.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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