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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 02:00

Depuis mon départ du bureau de Poste comme une impression d’être suivi par un type en costume de lin marron coiffé d’un chapeau de paille. Ce qui avait attiré mon attention ce sont ses mocassins blancs qu’il portait pied-nus. À plusieurs carrefours, alors que je m’immobilisais avant de traverser, dans les glaces des vitrines le reflet de ces deux taches blanches captaient mon regard. Me suivait-il vraiment ? Il fallait que j’en aie le cœur net. Après tout ce pouvait n’être qu’un simple détrousseur de touristes qui avait repéré mon manège avec la postière et par l’odeur de mes dollars alléchés. Ma vieille expérience des filatures allait me permettre de lever très vite mes doutes. Surtout ne pas lui faire sentir que je l’avais repéré, je gardais mon rythme de marche mais je prêtais maintenant, comme un bon touriste, un grand intérêt aux échoppes d’artisans. Très vite j’acquérais la certitude que l’homme aux mocassins blancs n’était pas seul, ce qui commençait à m’inquiéter. Était-ce une bande de malfrats, des flics ou des barbouzes de l’armée, rien ne me permettait de choisir entre ces trois options. Dans tous les cas de figure l’urgence c’était de leur fausser compagnie. Mon principal handicap par rapport à eux, quels qu’ils fussent, étaient ma totale méconnaissance de la topographie. Il me fallait donc au plus vite quitter la rue et trouver un lieu où je pourrais facilement repérer l’arrivée de mes poursuivants tout en me laissant la possibilité de leur fausser compagnie sans qu’ils s’en aperçoivent. La quadrature du cercle certes mais envisageable si je trouvais une salle de cinéma ou une église. Des églises il y en avait à tous les coins de rue mais, sitôt ma stratégie de fuite déterminée, alors que je longeais le Parque Italia sur l’avenue Pedro Montt, l’entrée d’un cinéma permanent me tendait les bras.

 

En prenant mon billet je riais sous cape car mes poursuivants allaient hésiter un instant sur la conduite à tenir, se concerter donc me laisser le temps de repérer les lieux. Deux thèses allaient s’affronter chez eux : celle des routiniers qui seraient partisans de m’attendre pénardement à la sortie et celle des suspicieux qui jugeraient plus sage de continuer la surveillance à l’intérieur. Le débat aurait lieu car les premiers objecteraient que de me suivre c’était prendre le risque de se faire repérer car à cette heure-ci de la journée la salle serait sûrement presque vide alors que les seconds répliqueraient que mon entrée dans cette salle obscure cadrait assez mal avec l’emploi du temps d’un touriste normalement constitué et qu’il valait mieux ne pas me lâcher d’une semelle. La salle étant pourvue d’un bacon j’empruntai l’escalier qui le desservait. Comme je l’avais supposé l’accès à la cabine du projectionniste passait par la même voie. Au lieu de pousser la porte du balcon je continuai mon escalade jusqu’à un petit palier d’où j’entendais derrière un lourd rideau rouge grésiller l’arc électrique du projecteur. J’écartais avec précaution les pans du rideau. Il régnait dans la cabine une chaleur intense. Le projectionniste, un type sans âge, en maillot de corps, assis à califourchon sur une chaise, somnolait. Il me fallait agir vite mais sans l’effrayer. Je m’approchais de lui. Il sursautait, sortait de son demi-sommeil, se redressait en me contemplant d’un air surpris puis inquiet. Je plaçais mon index sur mes lèvres. De la salle montait des coups de feu. Le projectionniste s’épongeait le front avec un grand mouchoir à carreaux. J’esquissais un sourire et allait droit au but « Y-a-t-il une autre issue que cet escalier ? » lui demandais-je en lui tendant un billet de 100$. L’homme opinait du chef en pointant son index vers le plafond d’où une échelle métallique pendait de la gueule d’une trappe à demie-ouverte. « C’est l’issue de secours qui débouche sur toit. Ensuite vous pourrez prendre l’escalier de service. Faites vite car je ne pourrai cacher à vos poursuivants que vous êtes passé par là, vous comprenez... » a97b4a5ddb49748d5e50f9d4f3c15760.jpg

En cinq minutes je me retrouvais sur Chacabuco d’où je gagnais la cathédrale toute proche. Il me fallait réfléchir en toute tranquillité à la manière dont j’allais m’exfiltrer de ce traquenard. Je m’embusquai dans l’ombre du transept abritant les confessionnaux. Quelques bigotes y attendaient leur tour.  Ma montre indiquait 19 heures. Nul office ne semblait programmé donc la cathédrale allait fermer ses portes dans une petite poignée d’heures. La porte d’un des confessionnaux s’ouvrait et un jeune prêtre en surplis et étole violette en sortait pour se diriger vers ce qui devait être la sacristie. En prenant une allée parallèle je le suivais à distance. Qu’allais-je faire ? Méthode forte ou vol discret ? J’optais pour la seconde solution car je souhaitais laisser le moins de trace possible derrière moi. Dérober une soutane discrètement valait mieux qu’estourbir un type pour se l’approprier. Encore fallait-il que celui-ci ne me découvre pas. Je poussais la porte. Elle débouchait sur un long couloir percé de portes. De l’une d’elle émanait une lumière jaunasse. Le prêtre devait être en train de se défaire de ses ornements. Je me réfugiai dans la pièce la plus proche et attendis. Par bonheur le prêtre était chaussé de brodequins cloutés et j’entendis ses pas sonores dans le couloir puis très vite une porte claquer. La suite fut un jeu d’enfant. Je trouvai dans une vaste penderie une soutane à ma taille et un col dur. Avant de ressortir de la pièce je décidai d’emprunter aussi un bréviaire. Il ne fallait pas que je traîne car à tout moment un autre prêtre pouvait survenir. Je parcourais le même chemin que le jeune prêtre et découvrais une porte donnant sans doute sur la rue. Elle était munie d’un système d’ouverture intérieure. Je l’actionnais et me retrouvais dehors. Un coup d’œil circulaire pour m’assurer que la voie était libre et d’un pas élastique je remontais la rue Arturo Edwards jusqu’à l’avenue Errãzuriz où je prenais un bus. Je n’avais pas encore réfléchi au mode de locomotion que j’allais emprunter pour regagner Santiago sauf que j’excluais de reprendre le train. Tout comme la cathédrale le bus me semblait un refuge sûr. Je m’asseyais sur un strapontin et me plongeais dans la lecture de mon bréviaire.  

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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Luc Charlier 23/03/2011 17:25



Cela sent comme du vécu ... au-delà de l’encens, bien entendu ! Et une anecdote, Léon, une :


Ma mère à 80 ans, et presque plus de myocarde. Par contre, elle possède encore toute sa tête. Devant quitter mon sud ensoleillé où elle venait de passer quelques jours de détente pour son septentrion certes plus froid mais moins délabré,
elle s’enquit d’une place de train. Le Centre du Monde, alors en travaux, avait mis à la dispositon des chiens de clients – c’est la SNCF, il ne faut pas l’oublier – une structure de
préfabriqués inconfortables pour le public mais très fonctionnels pour le personnel, selon le modèle de l’école publique ou de France Télécom : rien pour les usagers mais tout pour le
confort des préposés. C’est ce que vous appelez le « modèle français » qui a conduit votre pays au quasi sous-développement.


Après 40 minutes d’attente – je l’accompagnais – un « agent » très souriant nous apprit que, à tarif plein ou à tarif réduit
(ma mère à l’âge de la carte vermeille), il n’y avait plus aucun voyage Perpignan-Bruxelles avant 15 jours (sic !). Ah non, attendez, si : il reste un STRAPONTIN !!!! Je vous
rappelle : 7 heures de voyage, 80 ans, et une demi-fesse sur un siège pliant dans le couloir ... mais à prix plein ! Or, ma mère a la fesse généreuse à double titre : pas trop
farouche quand elle était jeunette, elle présente maintenant un postérieur bien nourri. Devant notre mine dépitée, le brave « cheminot » - qui passe 35 heures par semaine assis derrière
un guichet mais prend 38 jours d’arrêt maladie par an (c’est la moyenne dans les P.O.) et partira en retraite à 53 ans – a accepté d’activer son clavier une fois encore. Il nous a dégotté un
billet quatre jours plus tard, mais au tarif première classe. Qu’à cela ne tienne, va pour le luxe. Et non, horreur, encore un strapontin !!!!!! Je vous jure que c’est vrai, mais Laspalesse
ne m’a pas cru. Quel beau sketch en perspective, pourtant.


La solution s’est imposée à moi comme en un éclair : tel Rudolf Steiner découvrant la révélation d’Akasha, j’ai suggéré un départ
de .... Montpellier. Et là, la SNCF m’est apparue dans toute sa gloire : une place assise de seconde, au prix modique de 138 € (plus cher que l’avion, mais ma mère préfère arriver en centre
ville où elle prend les transports en commun ... gratuits en Belgique pour les seniors, plutôt que de se coltiner son babage dans les dédales des aéroports avant de trouver un taxi hors de prix).
Et ainsi fut fait.


Ah oui, j’oubliais, ma mère ne lit pas de bréviaire. Conduisant vite une voiture sport dans les années soixante, elle voyageait aussi
seule en Asie et laissait à mon père le soin de surveiller la marmaille (avec l’aide d’une grand-mère). Elle préférait déjà Yourcenar, Duras, Mallet-Joris ou Sagan. Je l’aime bien ma mère, mais
qu’est-ce qu’elle nous a fait chier, parfois !



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