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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 00:09

Et c’est ainsi qu’à Mendoza, je fus initié à la dégustation par Clarisse. Le plus difficile fut tout d’abord d’apprendre à cracher avec précision et élégance dans un seau à glace que Clarisse me tendait. Nous reversions le restant de nos verres dans les barriques. J’écoutais les explications de Clarisse, me perdais dans le Cabernet-Sauvignon et le Cabernet Franc, ne savais pas trop où situer les Graves, me concentrais, jouais avec maladresse avec le pied de mon verre, humais, gazouillais, tentais de ne pas me perdre dans ce que mes papilles ressentaient. Mon premier sentiment fut que j’apprenais une langue étrangère sans syntaxe, rien qu’avec des mots copiés dans un vocabulaire connu. Au moins avec la musique on ne me demandait pas de maîtriser le solfège alors qu’ici cette matière vivante venait solliciter trois de mes sens et me demandait une traduction. Avant cela je me contentais de boire, certes avec un certain recueillement mais sans jamais être sollicité pour exprimer ce que je ressentais. Ma bibliothèque mémorielle étant si peu fournie je fatiguai très vite et je me murais dans le silence pour ne pas jeter l’éponge. Ce retour sur moi-même brisait vite les murs de mon ignorance. Je me laissais faire, j’accueillais les sensations sans vouloir à tout prix les qualifier et petit à petit, sans que je n’y prenne garde, se formait en moi un petit référentiel. J’étais toujours dans la jungle mais je m’y frayais un chemin avec plus d’aisance. Par moment même je me sentais hissé jusqu’au sommet de la canopée. Clarisse respectait mon recueillement en ne me livrant que l’essentiel sur le vin que nous dégustions.

 

La nuit fut courte mais je dormis d’un sommeil profond et réparateur. Au lever du jour Clarisse me rejoignait dans le patio où nous prîmes un petit-déjeuner copieux. Nous n’échangeâmes que peu de mots. Nous nous rendîmes à l’aérodrome dans une Land-Rover du domaine que Clarisse conduisait à vive allure. Depuis mon arrivée, en dehors du chauffeur de la limousine, que d’ailleurs je n’avais même pas vu, je n’avais croisé aucune âme qui vive. On me convoyait dans une discrétion à toute épreuve et ça me rassurait. Je ne saurais vous dire de quel type et de quel constructeur était le bimoteur dans lequel nous embarquâmes. Il était spacieux, on pouvait s’y tenir debout, doté en plus du poste de pilotage, de trois places, l’une à la droite du pilote et les deux autres juste derrière encadrant une porte qui donnait sur un ensemble toilettes, bloc frigo et bacs à provisions. Clarisse me précisa que nous ferions une escale technique avant d’entreprendre la partie la plus périlleuse de notre périple, c’est-à-dire le passage successif des frontières uruguayenne et brésilienne avec survol de l’Uruguay que nous effectuerions de nuit.  J’étais en totale confiance en compagnie de ce petit bout de femme décidé qui se révéla dès le décollage un excellent pilote. La première partie de notre voyage s’effectua sans aucun problème, le ciel était d’une grande pureté et nous étions toujours en Argentine. Je fis le steward et Clarisse me commentait ce que nous survolions. Pour tout vous dire je n’en ai plus vraiment souvenir car mon esprit était déjà à ce que j’allais faire à mon retour en France. Plus exactement, pour la première fois depuis longtemps, je m’interrogeais sur mon avenir et j’envisageais même de tout laisser tomber pour aller élever des chèvres dans les Cévennes.

 

Au début de l’après-midi nous nous posâmes sur ce qui ressemblait, et qui se révéla être, l’aérodrome privé d’une grande hacienda située au sud de Rosario au bord du Rio Paraná. Une nouvelle Land Rover nous attendait en bout de piste. Clarisse, toujours avec la même vivacité, sans l’ombre d’une trace de fatigue, elle venait de piloter pendant presque cinq heures, nous convoyait jusqu’à une petite bâtisse moderne, elle ressemblait à un plongeoir, construite au bord du fleuve. Là encore pas âme qui vive mais un déjeuner nous attendait sur la terrasse. Clarisse me laissa quelques instants avec un verre de champagne à la main avant de revenir, fraîche comme une rose, vêtue d’un ravissant petit ensemble vert bouteille. Je la complimentais. Comme la veille elle mena la conversation avec un à-propos et un sens aigu de la politique. Tout en détestant Castro elle n’en développait pas moins une allergie profonde pour la mainmise des Américains sur l’ensemble des pays de la zone. Je l’écoutais avec grand intérêt car elle me permettait de me reconnecter avec les affaires du monde. Après le déjeuner elle se retira pour se reposer. « Voler de nuit n’est pas très difficile mais il va nous falloir couper notre radio et naviguer aux instruments... » me confiait-elle en me prenant par le bras. « Faites comme moi, allez faire une bonne sieste... » Ce que je fis en m’allongeant sur un transat. C’est le vent qui m’a réveillé. Le ciel s’était chargé de lourds nuages noirs. Clarisse vint me rejoindre le front soucieux. « La météo n’est pas fameuse mais ça devrait s’améliorer au cours de la nuit. Nous allons être un peu secoués mais nous aurons ainsi la paix avec le sol... »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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commentaires

Luc Charlier 19/06/2011 18:23



De canapé en canopée, c’est qu’elle le trimbale, la Clarisse !


Belle exemple de constance dans la diversité (bio-diversité bien sûr, rapport avec la canopée).


Tiens, on cite des marques à présent (Land-Rover) : on se prend pour Ian Fleming, ou tout le moins John Gardner. Cela fait chic.
Ne serait-ce pas la promotion-canopée ?


Notez que même Lieve Joris, dans son dernier opus (Mijn Afrikaanse Telefooncel), fait de même, avec ironie. A propos, je vous
recommande ce petit recueil (existe en français chez Actes Sud) où elle reprend un peu l’idée de Naipaul (elle a effectivement rencontré le grand homme) de rassembler toute une série de petits
personnages touchants. Moins de compassion, plus de morgue (je trouve) et une intéressante succession de périodes et de lieux. Et Joris se met en scène elle-même, reste moins spectatrice et
« va chercher » (comme Médor) le sujet. Par contre, on se demande si elle n’avait pas besoin de trois sous pour publier en 2010 des récits si lointains et si disparates. Un peu comme si
Deborah Harris ou Kim Wilde nous sortaient un « Best of » ! Oui, je sais, c’est Voulzy qui serait content.



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