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14 novembre 2010 7 14 /11 /novembre /2010 02:08

Ce matin-là, sur la terrasse, après notre règlement de comptes, Chloé me fit la morale « Tu devrais être plus prudent mon légionnaire, si le général se découvre cocu je ne donne pas cher de ta peau. À quoi tu joues ? » Ma réponse « Tu le sais bien ma belle ! » me valait une volée de coups de poings sur la poitrine et un avertissement « Si tu continues à déconner je rentre en Italie... » Je haussais les épaules en ironisant « Pas de problème je te suivrai car là-bas le jeu en vaut encore plus la chandelle qu’ici. Mes chances de m’envoyer en l’air avec nos potes des BR seraient bien meilleures qu’avec ces petites bites du MIR... » Chloé soupirait un « T’es vraiment con... » qui ne souffrait aucune contestation. Par bonheur pour ma tranquillité Franscica, épouse Contreras Sepúlveda, se trouvait chez ses parents pour cause de fête familiale. J’allais pouvoir me consacrer à la manif du MIR pour l’enterrement d’un ouvrier tué par la « police d’un gouvernement populaire » comme ils disaient. Santiago en ce temps-là accueillait tous les traine-lattes de la Révolution mondiale, tel ce journaliste jordanien rescapé du massacre de Septembre, dont la bouche ressemblait à un cimetière bombardé : la police d’Hussein lui avait brisé toutes les dents. C'est lui qui devait me mener jusqu’aux types de Punto final proches du MIR. Je m’habillais en jeans et chaussait des Doc Martens pour aller rejoindre mon édenté qui m’attendait à Prensa latina tenu par des Cubains. Quand j’arrivais ils buvaient du Nescafé. J’aurais pu leur faire le coup de la multinationale de Vevey mais je n’en eus pas le courage. Franscica manquait à mes gonades enflées. Les cubains savaient où se tenait le rassemblement de la manif, au confluent de Bustamente et d’Irrazaval.

 

À l’heure dite, aux alentours de trois heures de l'après-midi, pas grand monde au point de rassemblement si ce n’était une poignée de filles avec des brassards du MIR et quelques boutonneux agitant des drapeaux rouges et noirs. Pas de flics en vue non plus, morne plaine, l’édenté et moi allions nous asseoir à la terrasse d’un bistro où la bière sentait la pisse d’âne. Dans ce foutu putain de pays même les manifs ne tenaient pas la route, c’était le bordel institutionnalisé. Je m’emmerdais ferme. Qu’est-ce je foutais ici ? Qu’est-ce je foutais tout court ? J’allais pisser ma bière. En revenant des chiottes je croisais un mec dont la gueule d’indic me faisait penser que les réjouissances se précisaient. Et pourtant deux bonnes heures s’écoulaient tant et si bien que j’étais aller m’étaler sur une chaise-longue en rotin à l’ombre d’un appentis. Une sourde rumeur qui s’enflait me réveillait, ça déboulait de partout tout d’un coup. Les boutonneux et les minettes disparaissaient dans le flot de mal vêtus. Les campamentos étaient descendus derrière le cercueil du camarade assassiné. La foule s’enfournait dans l’Alamenda puis suivait l’Alhumada en direction du cimetière, elle était énorme et tonnait :

 

ESTE GOBIERNO

TIENE DOS CAMINOS

O ESTAR CON EL PUEBLO

O SER SU ASESINO

 

Fleuve gris, sombre, pauvre, poings levés, l’Internationale entonnée par ce ramassis de mal foutus. Quelques véhicules de police se planquaient aux carrefours. Les gens de Santiago observaient, silencieux sur les trottoirs ce flux s’écouler tel du pus d’un furoncle mal placé. Loin de Paris, curieux pays que le Chili.

 

PUEBLO – CONCIENCIA – FUSIL

MIR! MIR!

 

Au cimetière, à la nuit, venait la litanie des discours, chacun pour sa chapelle. Du verbe, du verbe, ils parlaient, ils parlent toujours trop. La masse refluait en silence. Surgi de nulle part, Victor Toro, un dirigeant du MIR tout juste relâché par la police, brièvement, avec des mots forts, violents, redonnait à la cérémonie un peu de gueule. Couvert de sueur sèche et de poussière  j’en avais plein les bottes. Sur le chemin du retour je larguais l’édenté pour pister Toro mais je le perdais lorsqu’il rentrait dans une cour intérieure où je ne pouvais le suivre sans risque de me faire repérer. Je notais l’adresse. Face à moi une cabine téléphonique, j’appelais Francesca chez ses parents. Un domestique me répondait. Je me faisais passer pour un type de l’ambassade US, sans succès, le bonhomme ne me comprenait pas.  Je raccrochais et me précipitais dans un bar où des gens bien mis racontaient qu’Allende s’était rendu à la Hermidad où avait eu lieu l’accrochage entre la police et les militants du MIR. « Grotesque » disaient-ils. Je m’envoyais deux vraies bières en bouffant des cacahuètes. La barmaid me zieutait avec insistance. Elle avait de gros lobards, un cul de jument, une bouche charnue aux lèvres outrageusement peintes mais un soupçon de tristesse dans les yeux et ça me donnait des envies de vidange, des envies de vautrer ma puanteur dans son patchouli et sur sa viande molle. Mon sourire las lui faisait sauter le pas, elle me glissait une clé en me tendant un verre de gin. Je rotais, elle me souriait découvrant des dents d’une rare blancheur.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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