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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 02:09

« Votre Wladimir voulait passer définitivement à l’Ouest... » Jeanne se crispait. Je lui serrais très fort le poignet : « L’heure n’est pas aux cachoteries. Dites-moi tout ce que vous savez ! » Elle soupirait « Mais je ne sais rien... Wladimir n’était pas très bavard... » Je changeais de pied pour la déstabiliser « À votre avis, pourquoi s’est-il suicidé ? » Sa réponse me laissait pantois « Qui vous a dit qu’il s’est suicidé ? » Je ricanai « Vous ! » Butée elle répliquait « Wladimir n’était pas homme à se tirer une balle dans la tempe ! » Furibard je la tançais « Alors, donnez-moi votre version... » Jeanne fronçait les sourcils et lâchait, comme à regret, « ce sont ses créanciers... » Le déstabilisé c’était moi « ses créanciers, quels créanciers ? » Elle minaudait « ceux à qui il empruntait de l’argent... » La moutarde me montait au nez « ça suffit, crachez-le morceau, le temps presse ! » Jeanne tirait un petit mouchoir pour se tamponner les yeux. « Vous n’allez pas pleurnicher ! » Elle se cabrait « Non, dès que je suis contrariée je fais de la conjonctivite. » J’éclatais d’un petit rire nerveux « Pas possible, vous êtes contrariée, mais qu’est-ce qui peu bien vous contrarier ? Moi ?» À mon grand étonnement elle posait sa tête dans le creux de mon épaule en chuchotant « Bien sûr que non, je vous trouve formidable... Vous avez des nerfs d’acier... Un peu comme Wladimir...» La comparaison m’emplit cette fois-ci d’une réelle hilarité. « Jeanne nous sommes à Berlin-Est, moi sans sauf-conduit, vous, si je puis dire, vous avez un macchab sur les bras, et vous ne trouvez rien de mieux à me dire que je suis superman. Nous nageons dans le bonheur. Pourquoi votre beau Wladimir avait-il des dettes ? » La réponse fusait « Il jouait ! » Mes neurones opéraient une connexion rapide. « Au poker ? » Elle opinait. « Où ? » Elle murmurait « au consulat ». Tout devenait limpide. Je vérifiais mon intuition : « Ses partenaires : des américains, sans doute... » Elle hochait la tête.

Le tramway arrivait à son terminus. Nous descendions en donnant l’impression aux autres voyageurs que nous étions familiers du lieu. Pourtant, juchée sur ses hauts talons, avec ses vêtements luxueux, Jeanne jurait au milieu de ce petit monde gris, mal fagoté, dont la tristesse suintait par tous les pores de la peau de cette cohorte de mal nourri. Il me fallait vite trouver un téléphone pour joindre Sacha à son bureau. Tout mon plan reposait sur ses épaules. La cité, avec ses barres parallèles, ressemblait à un alignement de sinistres clapiers bordé d’arbres rachitiques poussant sur des plaques d’herbe rare. Plus rare encore, les cabines téléphoniques, je commençais à m’inquiéter. Jeanne accrochée à mon bras me suivait sans piper mot. Sur une portion de terre battue des gamins frappaient dans un ballon de cuir dégonflé. « Vous parlez bien l’allemand je suppose ? » Jeanne me répondait que oui. « Et vous avez des dollars... » Son bien sûr m’indiquait qu’elle devait en posséder un beau paquet. Je l’entrainais vers l’aire de jeu. Le plus petit des gamins, un rouquin, qui faisait office de gardien de but entre deux poubelles, nous regardait nous approcher avec un regard où se mêlait crainte et intérêt. Je briffais Jeanne « Vous allez lui proposer de l’argent pour qu’il s’achète un nouveau ballon en échange d’un petit service... Nous conduire chez un médecin. » Jeanne marmonnait étonnée « Qu’allons-nous aller faire chez un médecin ? » Je raillais « Voir si vous êtes enceinte des œuvres de votre beau Wladimir ! » Avant qu’elle ne se fâche vraiment j’ajoutais « nous allons téléphoner à mon ami Sacha. »

Dans l’intervalle qui nous restait encore à franchir pour rejoindre le gamin aux taches de son Jeanne trouvait le temps de s’inquiéter. « Mais ils vont nous dénoncer » Je la rassurais « Pourquoi diable nous dénonceraient-ils ? Les gamins vont s’acheter un beau ballon et notre toubib empocher de quoi améliorer sérieusement l’ordinaire. Vous savez, ici, le patriotisme claironné par la propagande de leur bel Etat démocratique ne résiste pas aux beaux billets verts. Ils ont faim...» Les mains dans les poches le rouquin toisait Jeanne comme un petit coq. Les autres cessaient de jouer. Jeanne, dans un allemand rapide, exposait la transaction. Le petit mec tendait la main. Jeanne ouvrait son sac et sortait un billet de 20 dollars d’un beau portefeuille en cuir gold. Les yeux du rouquin s’écarquillaient. Je retenais la main de Jeanne. « Il nous conduit d’abord. Le paiement en port du » Jeanne traduisait. Le gamin lui empoignait la main et la tirait vivement. Elle se tordait les pieds mais le gamin accélérait. Après avoir contourné un long bâtiment de briques nous débouchâmes sur une petite place entourée de pavillons assez coquets. « Dites-lui que nous doublons la mise s’il nous attend. » Jeanne transmettait. Le gamin souriait dévoilant une denture chaotique. Nous étions devant un portillon donnant sur un jardinet. Le gamin sonnait. Une vieille femme en blouse noire entrouvrait la porte. Le gamin s’expliquait. Au fur et à mesure de ses explications les yeux de la bonne femme s’écarquillaient. Avant même qu’il en eut fini elle ouvrait brusquement la porte et nous faisait signe d’entrer. Le rouquin restait dehors. Le hall empestait le désinfectant. Jeanne profitait d’un miroir pour remettre de l’ordre dans sa coiffure. La vieille nous introduisait dans un salon dont les fauteuils étaient recouverts de housses. En dépit de son invitation à nous asseoir nous restions debout. « Dis-lui qu’elle nous mène de suite chez le toubib ! » Jeanne n’eut pas le temps de traduire, la bonne femme répliquait « J’ai compris, suivez-moi... »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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femmes 1900 16/05/2010 19:00



Intéressant


 


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