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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 02:02

« Français ? »

Et en français avec le son teuton les deux pandores nous dévisageaient avec une certaine surprise se demandant ce qu’un couple pouvait bien fichtre en ce lieu à cette heure-là. Je me retenais de répondre « ça se voit tant que ça » mais me contentais de tendre nos deux passeports. Les deux poulets cinquantenaires maniaient notre langue avec une relative aisance souvenir sans doute d’un long séjour dans notre doulce France. Là encore j’évitais de le leur faire remarquer. Ils nous entraînaient vers la lumière pour mieux examiner nos passeports. Comme ils étaient en règle les pandores peu amènes se contentèrent de nous signifier de déguerpir de la zône et de gagner au plus vite notre lieu de résidence. Le plus gros, très bovin, ajoutait un « tenez-vous à carreau » qui en disait long sur ses sentiments à notre égard. Son coéquipier, lui, s’intéressait essentiellement à la plastique de Chloé pourtant ensachée dans des vêtements informes et je sentais dans ses yeux comme une folle envie de procéder à une fouille au corps. Nous revenions sur nos pas pour découvrir sur la gauche une ruelle qui se révéla être une impasse donnant sur un haut portail rouillé, entrouvert, sur lequel de blanches colombes de la paix façon Picasso encadraient un chat sans poils debout sur ses pattes arrière qui brandissait son pénis.

De la bâtisse, dont nous devinions l’existence par les points de lumière piquetant sa haute façade, provenait un vacarme sauvage où se mélangeaient des éclats de voix et de la musique sans doute crachée par une batterie de haut-parleurs. Notre irruption, dans ce qui avait du être la salle de pointage d’une usine désaffectée, ne troublait en rien les occupants qui se livraient, par grappes, à une forme de confrontation verbale et gestuelle débridée sur fond de chants révolutionnaires.  De l’un des groupes, une grande sauterelle, lovée dans un sari immaculé, se détachait pour s’approcher de nous à petits pas chassés. Ignorant Chloé elle tourbillonnait autour de moi en passant ses longs doigts dans mes cheveux tout en ondulant des hanches lascivement. Grossièrement je rompais le charme en la questionnant avec une brutalité que je regrettai sitôt « où est Sacha ? ». Très « Peace and Love » elle m’enveloppait de ses bras interminables en se plaquant à moi « essaie le Centre de la Paix, camarade... » me susurrait-elle à l’oreille avant de repartir, tel une elfe, vers l’un des essaims peuplé que de filles qui mélangeaient leurs corps en une houle furieuse. Même Chloé, qui en avait vu d’autres, contemplait le spectacle avec étonnement.

- C’est où le Centre de la paix...

Le grand type roux, vêtu d’une vareuse vert de gris et coiffé d’un béret à la Che Guevara, à qui je venais de poser la question, me regardait comme s’il découvrait une fiente de pigeon sur ses rangers impeccables. Dans un français tout aussi impeccable il me balançait.

-         Au dernier ducon !

-         Tu devrais tirer la chasse plus souvent trouduc t’as une haleine de chiottes...

Chloé me tirait par la manche.

-         Laisse tomber, tu ne vois pas que notre camarade est un fils de pute...

-         Toi t’as des cuisses de gazelle et j’ai une trique d’enfer. Monte au premier avec moi je t’offrirai ma semence révolutionnaire...

-         C’est ça mon grand. Va faire ta lessive à la main et lâche-moi la chatte !

-         Toi t’es italienne, une chatte sur un toit brûlant...

-         Viens Chloé notre camarade est un réviso en exil...

Le pire c’est que j’avais tapé juste. Alors que nous venions de le laisser en plan le grand roux se ruait sur nos pas en gueulant « comment tu sais ça ! » Sans même prendre la peine de me retourner je gueulais à mon tour « t’as la gueule de l’emploi. Communiste un jour, communiste toujours... » Au dévers de l’escalier je le vis totalement anéanti se balancer d’un pied sur l’autre. Nous vivions vraiment une époque formidable où, à chaque instant, le moindre pékin en rupture de ban pouvait passer de l’exaltation la plus échevelée à la déréliction la plus grande.

À chaque étage que nous découvrions le tableau changeait : au premier une pouponnière où flottait une odeur aigre de lait se mélangeant avec le parfum fade des fèces des moutards qui dormaient dans des panières pendant que leurs mères subissaient une séance d’éducation politique délivrée par une duègne revêche dont le sarrau, façon sac de jute, mettait en valeur son cul de poulain ; au second, régnait un calme post-coïtal baignant dans des odeurs d’encens et des fragrances de foutre tiède ; au troisième sous la houlette d’un Jésus de Nazareth, enveloppé dans un drap de lin, une grosse douzaine d’individus des deux sexes, même s’il me semblait difficile de distinguer qui était qui puisqu’ils étaient tous revêtus de sortes de chasuble taillée dans du carton d’emballage, déclamait du Brecht ; au quatrième c’était une fourmilière où des types hirsutes, couvert d’encre, s’acharnaient sur des presses manuelles pendant que d’autres tapaient comme des déments sur de vieilles machines à écrire ; enfin au dernier une échelle émergeant du plafond donnait accès à un grenier. J’y précédais Chloé.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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