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26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 02:00

La solitude est un cercueil de verre, le beau titre d’un roman étrange de Ray Bradbury que je lirai bien plus tard, s’appliquait au millimètre près au sentiment de dénuement et d’abandon qui fut le mien dans ce tube de métal aux prises avec les éléments déchainés. À aucun moment au cours du vol je n’ai eu peur tant j’étais subjugué par le feu du ciel qui n’avait de cesse de claquer, de nous mitrailler, transformant l’espace en un océan bleuté, déchiré, tranché, brisé, fragmenté, nous absorbant, nous digérant, nous expulsant sans aucune cesse. Clarisse assurait sa ligne de vol avec un bon tempo et notre bimoteur semblait ignorer le maelström tel une douce colombe traçant son vol hors de la colère du ciel. Lorsque nous étions rentrés dans l’orage, sans doute pour me rassurer, Clarisse m’avait informé que nous ne risquions rien car la carlingue faisait office de cage de Faraday. J’avais plaisanté en la remerciant de rafraîchir mes rudiments de physique mais elle n’avait pas relevé le gant se contentant de me sourire et de lâcher « j’ai un Trotanoy 45, nous l’ouvrirons dès que nous serons sorti de ce cirque... » Du sang-froid elle en avait à revendre et, même si la claustration de ce cercueil métallique ne me plaisait guère, je goutais le spectacle comme si j’étais aux premières loges d’un Opéra de Wagner. Faust ! Que m’importait si, pour une raison quelconque, notre aéronef – souvenir de mes études de droit – las de se faire électrocuter, piquait du nez ou allait se fracasser sur le flanc d’une colline : quelle belle mort ! Si près du ciel, si loin de Dieu.

 

Lorsque nous sommes sortis de l’orage, comme à la suite d’une migraine monstrueuse, un grand sentiment de vide nous a saisis. Nous sommes restés longtemps silencieux puis, sans même que Clarisse ne me le demandât, je me suis levé pour aller préparer un en-cas. J’avais une grande faim douloureuse et, lorsque je revins dans le cockpit mon merveilleux pilote, qui avait trouvé le temps de se remaquiller, me déclarait qu’elle était au bord de l’hypoglycémie. « Tout sauf moi au manche à balai ! » Elle riait de ma répartie avant d’enfoncer ses belles dents dans le sandwiche au poulet que je lui tendais. Sans être un grand cordon bleu je tenais de ma mère l’art d’accommoder les choses simples et de bien les présenter. Clarisse appréciait et me le disait. Dans son œil je pressentais une forte envie de Trotanoy 45. Ouvrir une telle bouteille aussi dans le ciel me semblait un geste plein de panache et ce n’était pas un crime car notre habitacle n’étant pas pressurisé. Le plus difficile restait pour moi restait d’assurer le service sans dégât. J’ouvris la bouteille sans problème, le bouchon sentait bon et ne semblait pas avoir souffert des affres de son âge. Ensuite je coinçai le flacon ouvert dans un seau à glace en l’entourant de serviettes. Restait à trouver des verres à la hauteur du nectar. Clarisse avait pensé à tout : j’en dégotais deux dans un présentoir où ils étaient arrimés. Maintenant restait à déterminer l’ordre des facteurs : un verre vide d’abord à remettre entre les mains de Clarisse, retour en cuisine, approche de la bouteille jusqu’au verre de Clarisse, service du vin à la bonne hauteur dans le verre, retour en cuisine, me servir moi : compliqué mais faisable avec un minimum d’agilité, voyage avec mon verre empli jusqu’à Clarisse sans le renverser, enfin échanger des toasts et déguster. Nous bûmes religieusement. Nous bûmes lentement. Je fis plusieurs allers-retours. Nous le bûmes, ce Trotanoy 1945, jusqu’à la dernière goutte. Nous étions gais.

 

Nous nous posâmes au petit matin sur un petit aérodrome proche de Porto-Allègre. En bout de piste une nouvelle limousine nous attendait : entre puissants tout s’arrange au-dessus de la loi commune. Les vitres étaient fumées je ne vis rien du paysage. Au bout de quelques kilomètres Clarisse s’endormait la tête posée sur mon épaule et je fis tout mon possible pour que son sommeil soit préservé. Et maintenant qu’allais-je faire ? Je n’en savais fichtre rien. Me laisser porter par la volonté de mes belles dames ? Jusqu’ici ça m’avait plutôt réussi alors, à mon tour, aidé par le Trotanoy 45, je me laissais aller dans un profond sommeil. À notre arrivée dans une vaste hacienda je sus que mon destin était toujours entre de bonnes mains. Marie-Amélie nous appelait depuis l’ambassade à Santiago. Elle était bien rentrée ? S’ennuyait beaucoup mais échafaudait milles projets. Dans la conversation elle plaçait, l’air de rien, qu’elle m’avait réservée une cabine sur le cargo-mixte « Le Port-au-Prince » qui assurait la ligne marchande : Porto-Allègre-Belém. Le commandant était un haïtien ami de sa famille et elle ajoutait, sans ironie aucune, « Vous serez comme un coq en pâte et, comme il n’y aura aucun jupon à bord, vous serez dans un état que j’adore lorsque vous êtes loin de moi : la chasteté. Vous n’aimez pas les garçons Benoît alors vous vivrez ces jours de claustration avec le souvenir de nos étreintes. Croyez-moi ça m’aide à tenir le choc mon beau... »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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