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26 septembre 2010 7 26 /09 /septembre /2010 02:00

Au Cintra sans le savoir, ni le vouloir d’ailleurs, Chloé et moi, venions de nous placer au bon endroit, au bon moment. Dans la partie de colin-maillard, jouée entre eux, par les hiérarques de l’armée chilienne, où tout le monde se méfiait de tout le monde, entre les différentes armes, les états-majors, les commandants de région, notre venue créait des passerelles, des connexions entre ce tout petit monde. Rejetons d’une bourgeoisie européenne, gâtée, revenue de tout, nous étions supposés neutres ou du moins manipulables à souhait. Face à cet état de fait, nos amis américains adeptes de la préparation maximale, de la mise en œuvre de moyens lourds et qui détestent par-dessus tout l’improvisation, se retranchèrent dans un silence exaspéré. Jouant le tout pour le tout, pour leur forcer la main, leur montrer ma capacité à agir sans eux, je télégraphiai au père de Marie pour qu’il me débloquât des fonds afin que nous puissions affirmer notre statut social de gosses de privilégiés. Le soir même tout était réglé avec en prime l’annonce par le grand artiste de sa future arrivée à Santiago pour examiner de près l’expérience Allende. Chez les gaullistes historiques tout ce qui prenait l’allure d’un bras d’honneur à l’impérialisme américain avait une saveur particulière. Notre installation dans une charmante villa de Las Condes, l’acquisition auprès d’une vieille aristocrate franquiste déjetée, veuve d’un grand propriétaire du Sud,  d’un coupé 404 Peugeot aussi rouge que flambant neuf, notre réception dans le premier cercle des généraux, provoqua une douloureuse et rapide révision stratégique de la Centrale. Bob Dole flanqué, comme à Berlin-Ouest, d’une flopée de conseillers débarqua, sans s’être annoncé, à l’heure du déjeuner.    

 

Rentrés au petit matin d’une fête à laquelle la crème de la jeunesse dorée de Santiago nous avait conviés, Chloé et moi petit déjeunions sur la terrasse.  L’irruption de deux limousines aussi longues et imposantes que des corbillards napolitains ne passa pas inaperçue dans notre quartier de rupins ce qui renforça plu encore notre aura auprès d’eux. Entendons-nous bien, la classe dirigeante chilienne n’appréciait pas outre mesure les américains mais leur exécration du régime d’Allende balayait leurs réticences : l’urgence commandait qu’on se débarrassa au plus vite de ces communistes alliés de Castro, de leur cortège de populace brailleuse et revendicative embrigadée par des « enragés » disciples du Che Guevara. Sur le gazon, en file indienne, tous en costume-cravate sauf bien sûr notre vieille connaissance de Berlin-Ouest, Eva Harriman, la blonde aux cuisses de velours avec ses faux airs de Veronica Lake qui, avait troqué son tailleur anthracite pour un ensemble pantalon Yves Saint Laurent en flanelle grise. La présence au sein de cette fine équipe de gros bras de Robert J. Parker, le grand black versus Sidney Pottier mieux qu’une déclaration d’intention démontrait que la Centrale de Langley nous prenait au sérieux. Dolorès les introduisit sur la terrasse où Chloé les accueillait en français d’un « Messieurs vous auriez pu vous faire annoncer. Vous savez, surtout lorsqu’on est demandeur, c’est plus qu’une simple règle de politesse c’est une obligation... » Parker, sans broncher, dégainait un large sourire qui dévoilait une denture étincelante tout en s’inclinant face à elle pour lui faire un baisemain de haute-école « Veuillez nous excuser de cette intrusion matinale. L’urgence en est la seule justification... » Miss Harriman, elle, fusillait Chloé du regard mais je crus déceler dans ses yeux un léger trouble lorsqu’ils se posèrent sur moi. « Profiter de la brèche au plus vite ! »

 

L’exposé de ma stratégie « d’un pied dans chaque camp » séduisait d’emblée Harriman mais laissait ma future proie sceptique. Loin de m’émouvoir ce partage des rôles, si prévisible, me permettait de concentrer mon tir sur la blonde platinée. Je lui donnais d’emblée du « chère Eva » en soulignant qu’en effet le point faible de mon dispositif se nichait dans ma capacité de convaincre les dirigeants du MIR de ma bonne foi. Pour autant je disposais de deux atouts déterminants : l’aura de la Révolution de mai et le fric ! Même Parker sursauta à mon évocation du nerf de la guerre. Plus directe Eva me lançait « les financer, vous n’y pensez pas ! » Chloé, vacharde, lui rétorquait « il fait plus qui penser, il l’exige ! D’ailleurs, chère madame, ce ne sera pas le seul prix que vous aurez à payer... Ce prédateur a des exigences que vous seule pourrez satisfaire... » Parker, à nouveau, ne put réprimer sa stupéfaction mais cette fois-ci je crus déceler dans son regard une forme de jouissance. La peau d’Eva, déjà lactée, devenait diaphane avant de se teinter d’une touche fine de rose sur la pointe de ses pommettes. Pour faire diversion je me lançais dans une explication de gravure sur le financement du MIR « pour eux le fric n’a aucune odeur et, quand bien même il en aurait, l’important à leurs yeux c’est qu’ils en ont un furieux besoin. De toute façon c’est la seule manière de nouer des liens réguliers et durables. Il nous faut leur faire y prendre goût, ensuite j’arriverai bien à dégoter dans le lot un Judas qui lui en croquera pour son compte... » Marché conclut. Chloé leur proposait un café à l’italienne. Parker acceptait, Eva, un peu pincée, déclinait mais je ne sais quoi dans la tension de sa poitrine moulée dans sa veste cintrée, une fine palpitation, me donnait à penser que la flèche de Chloé opérait son œuvre.

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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