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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 02:00

La fermeté de sa poignée de main rajoutait une touche supplémentaire à sa dégaine faussement décontractée mais le pli impeccable de son pantalon de velours finement côtelé, le chic discret de ses derbys à semelles cousues Goodyear et son accent traînant irlando-bostonien trahissaient le rejeton d’une famille patricienne. Il m’offrait une Lucky Stricke sans filtre et me tendait la flamme d’un Zippo avant de s’asseoir face à moi. Son irruption ne me surprenait qu’à moitié mais, en bon flic un peu parano, je m’interrogeais sur l’étendue de ses renseignements sur mon pedigree. En toute logique, eu égard à l’infiltration des services de renseignements US dans les nôtres, le soi-disant Bob Dole devait posséder sur mon compte une fiche longue comme le bras. Le seul hic pour lui c’est qu’en fonction de la source d’où provenaient ses renseignements, il pouvait me classer comme du menu fretin facilement retournable ou comme un gros poisson qu’il faut ferrer avec soin.
Le mieux pour moi était de prendre un profil bas et de jouer au con. Je lui proposais du café. Son rictus dégoûté tenait lieu de réponse. J’ironisais en français « il est un bon cousin germain du vôtre ». À mon grand étonnement il goûtait manifestement le double sens de ma plaisanterie, en opinant avec un air entendu. Si la grande maison de Langley me déléguait un francophile raffiné ça sentait le coup parti de très loin. Mon très cher Ministre Marcellin, obsédé par la menace internationaliste, m’offrait-il en pâture à la CIA ou était-ce l’inverse : mon petit jeu intéressait-il les américains ? Comme ma marge de manœuvre se résumait à rien je cessais de me poser des questions et me concentrais sur les propos de Bob qui m’apprenait qu’il avait servi pour la CIA au Vietnam.
J’affichais une mine dégoûtée qui le mettait en joie. « Vous les pacifistes ce que vous ne savez pas c’est que c'est pire que ce vous pensez et dénoncez. Là-bas nous tirons sur tout ce qui bouge. Nous y faisons, comme vous dites à Paris, des trucs à faire gerber. Cette guerre est dégueulasse et nous la faisons dégueulassement ». Le Bostonien me prenait-il pour un con ou était-il en train de me tester ? Comme la faim me tenaillait je fonçais tête baissée « Très franchement vos confidences sur vos horreurs au Vietnam moi je m’en bats les couilles ! Soit vous me sortez illico de ce trou à rats et je veux bien que nous en venions à l’essentiel de ce qui vous amène. Sinon je me tais et les teutons seront bien obligés de me laisser sortir sous la pression de mon consulat... »

Je bluffais bien sûr puisque je savais pertinemment que, même si par je ne sais quel hasard mon incarcération revenait aux oreilles du consul, celui-ci ne se précipiterait pas pour me sortir du trou. Bob contemplait ses ongles manucurés avec l’air las d’un type qui a mieux à faire que de « traiter » un petit con de français prétentieux. Son dédain me motivait. Je jouais le tout pour le tout « c’est Sacha qui vous intéresse ! » Mon affirmation lui faisait relever ses sourcils et ses yeux bleus s’allumaient. « C’est un bel appât pour la pêche au gros. Il a tout pour nous plaire ce garçon mais il navigue dans des eaux qui ne nous sont pas accessibles alors nous souhaitons vivement que vous nous l’apportiez sur un plateau... » Ma réponse fusait « et ça justifiait le traitement que m’ont infligé ces nazillons... » Il soupirait « simple préparation psychologique et une couverture en béton vis-à-vis de vos petits camarades : à votre retour ils vous fêteront comme un martyr de la cause... » Je ricanai « je vous trouve bien sûr de vous : qu’est-ce qui vous fait croire que je vais marcher dans votre combine ? »
Sa soudaine gêne, qui se traduisait par un imperceptible dandinement doublé d’un soudain intérêt pour sa chevalière d’officier qu’il faisait coulisser au long de son annulaire, me laissait pressentir qu’il tenait du lourd pour me faire céder. Sa bonne éducation de wasp bostonien devait lui faire chercher les bons mots. Mon corps endolori se cabrait. Je me concentrais. Ce salaud policé, indifférent aux massacres des niakoués, qu’est-ce qui pouvait bien le retenir de me balancer son atout maître ? L’évidence me cinglait. Je gueulais « vous tenez Chloé ! » Sa commisération non feinte me donnait des envies de lui foutre mon poing sur la gueule. Je me réfrénais.   

Ma levée d’écrous se fit dans les formes. Il ne fallait pas me griller. Chloé m’attendait à la sortie et nous prîmes un taxi pour nous rendre dans une villa du Neuilly berlinois de Dahlem. Nous restâmes silencieux tout au long du parcours mais je connaissais suffisamment Chloé pour savoir qu’elle préparait la contre-attaque. Les américains adorent monter des opérations avec un luxe de détails, de précautions, de réassurances et pour ce faire ils mobilisent une flopée de spécialistes en tout genre. Une fois arrivés nous nous retrouvâmes donc entourés d’une bonne demi-douzaine de types que l’on eut dit tout droit sorti d’un roman de John Le Carré.
La séance débuta par un diaporama commenté par Bob. Dès les premières images le doute n’était pas permis : ces messieurs disposaient de taupes dans notre tanière. Seule la pruderie américaine nous dispensa de visionner nos ébats. Sacha y tenait bien sûr la vedette. Très vite je comprenais qu’il entretenait avec l’Est des liens étranges : rendez-vous furtifs dans des cafés, passages réguliers à la Grande Poste où il recevait du courrier en poste restante, discussions dans des parcs toujours avec le même homme, un vieux type boiteux et affublé d’un imperméable militaire. Dans l’obscurité Chloé me glissait un bristol dans la poche de mon pantalon. Quand la lumière se fit, l’un des adjoints de Bob, un petit bouledogue aux yeux exorbités d’hyperthyroïdien, débitait à toute berzingue, en bouffant ses mots, la fiche de Sacha. Je l’interrompais en me levant et en proclamant un « j’ai envie de pisser » qui me valait des regards dégoûtés. La cote de la France et des français, déjà bien basse pour les cow-boys de la CIA, en prenait un nouveau coup derrière la casquette. Je m’en tamponnais bien sûr l’important pour moi c’était de prendre connaissance du bristol de Chloé.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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