Dimanche 21 mars 2010 7 21 /03 /Mars /2010 02:09

« Fais-moi une confiance aveugle... » Le message de Chloé avait le mérite d’être simple et clair. Je réduisais le bristol en milles morceaux et je tirais la chasse d’eau. Pendant ma courte absence le cercle s’était élargi de deux unités : debout derrière Bob un grand noir, sosie de Sidney Poitier, costume gris perle impeccable, qui mâchouillait du chewing-gum d’un air las et assise aux côtés de Chloé une femme blonde, très fardée, en tailleur noir dont la veste cintrée soulignait une taille de guêpe. Elle affichait en me voyant un sourire carnassier dévoilant une dentition blanc de blanc. Pour me conformer au désir de Chloé je m’abstins de toute remarque même si le côté mise en scène de cette étrange réunion commençait à me taper sur le système. Nonchalamment le grand noir venait vers moi, me prenait par le bras et m’entrainait vers un grand Chesterfield au cuir craquelé qui occupait une sorte d’alcôve recouverte d’une grande verrière donnant sur un jardin potager. La blonde sophistiquée vint nous rejoindre lorsque nous nous fûmes assis. Avec une décontraction surjouée elle se posait sur l’un des accoudoirs du canapé et sa jupe droite, en un retrait qu’elle ne cherchait pas à contrecarrer, dévoilait des cuisses d’un galbe impeccable et surtout le haut de ses bas retenus par un porte-jarretelles. En plongeant mon regard dans son entrecuisses je l’apostrophais grossièrement « Ma poule je carbure au café. Alors magne ton beau cul pour aller m’en chercher... » Ses faux-cils tressautèrent sous l’effet d’une incompréhension manifeste. En prenant le grand noir à témoin j’ajoutais « désolé mais ne comptez pas sur moi pour faire l’effort de parler votre putain de langue... »

Mon français les déroutait. Sur un claquement de doigt du grand noir Bob rappliquait à grandes enjambées. J’exigeais sitôt la présence de Chloé. La blonde, pensant que je n’entendais rien à leur sabir compressé et débité à la hache, s’adressait à Bob d’un air courroucé et lui disait en substance « que me veux cette petite merde de français ?» Bob chagriné tentait de l’apaiser en lui expliquant que je tentais une diversion. Elle fronçait ses sourcils. Bob reprenait l’initiative « il nous comprend mais il fait sa forte tête et exige de ne parler que français. » La blonde suffoquait. J’en profitais pour lui tendre un index d’honneur. Chloé m’empoignait l’épaule « arrête tes conneries ! » Bob surenchérissait « vous jouez à quoi ? » J’explosais « au con bordel de merde ! J’en a plein le cul de votre cinéma. Si ça vous a échappé je viens de passer trois jours formidables dans un trou à rats trois étoiles entre les mains de nazillons à la manque qui m’ont attendri selon votre expression. Je croyais que nous étions raccord Bob, cartes sur table et voilà que vous tentez de me bluffer en me sortant cette pouffiasse qui se prend pour Veronica Lake et ce gandin qui joue les muets du sérail. Puisqu’avec votre arrogance congénitale vous prétendez tout savoir sur tout moi le petit con de français je vais vous dire ce que vous ne savez pas sur moi. Je bouffe à tous les râteliers. Pour du fric et du cul je vendrais ma mère, je prostituerais ma sœur et je trahirais même mon putain de pays... » À mon grand étonnement, dans un français impeccable, sans le moindre accent, le grand noir impassible interrompait ma diatribe d’un « ce jeune homme à parfaitement raison. Nous nous sommes mal conduits à son égard. Entre alliés ce n’est pas correct... » Il me tendait sa grande main « Robert J. Parker ancien attaché financier à Paris. J’étais très ami de Claude Pompidou et du couple Chalandon... » Son large sourire soulignait la grosse perche qu’il venait de me tendre. Je lui secouais la main en me disant que je savais maintenant dans quelle catégorie je devais boxer.

Nous échangeâmes longuement sur la politique étrangère du Président Pompe qui rassurait un peu plus les Yankees que celle du Grand Charles. Je le titillais sur l’impasse vietnamienne. Il me branchait sur les grands châteaux de Bordeaux et me disait toute son admiration pour Albert Camus. Bob nous servait du café avec des précautions de châtelaine. La blonde me contemplait avec des yeux qui en disaient plus long qu’une invitation. Je savourais ma victoire. La tournure des évènements prenait tout le monde à revers, y compris Chloé. Pour la rassurer, lui faire bien comprendre que j’allais bien suivre ses instructions, alors qu’elle me regardait intriguée je fermais les yeux de façon ostensible. Quand je les rouvris elle me souriait. Parker et son adjointe, Eva Harriman, la blonde aux cuisses de velours, des diplomates du Département d’État, croyant la partie gagnée, prirent congés. Nous allions enfin pouvoir passer aux choses sérieuses entre gens du même monde, celui des coups tordus où tout le monde trompe tout le monde et où chacun en arrive souvent à se tromper soi-même. Ici, avant même que Bob ne m’explique les tenants et les aboutissants de l’opération Rouge Gorge je savais par avance que j’allais m’engager sur des sables mouvants. Je me sentais revivre car comme je n’avais depuis fort longtemps aucun état d’âme, ni la moindre réticence morale, seul l’attrait d’une réelle mise en danger me motivait. Passer de l’autre côté du mur valait son pesant d’adrénaline. Le faire en confiant mes intérêts à Chloé me donnait le sentiment d’être un fil-de-fériste aux yeux bandés se moquant des Vopos.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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