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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 02:09

De nouveau dans le bus, ras la coupe des bus qui puent, brinquebalent, charroient de la viande pauvre, des ballots et des valises informes, j’ai toujours détesté les autobus. Chloé dormait sur mon épaule, elle sentait bon et ses cuisses halées luisaient sous la lumière rasante. Je les effleurais du bout des doigts. Le paysage se peuplait de cactus cernés de plaques d’herbe rase où paissaient des troupeaux de chèvres. Des cavaliers surgissaient sur nos flancs. Et puis de nouveau nous roulions à flanc de falaise au-dessus des vagues molles et ternes. Ce pays s’étirait toujours, coincé entre océan et montagne, il m’étouffait. Et puis la route s’écartait, entrait dans les terres, le paysage s’adoucissait, se tissait insensiblement, se verdissait, donnait, entre des bouquets d’eucalyptus et des pins, enfin l’impression de la vie. Une zone industrielle et ses panneaux publicitaires, c’était la banlieue de Santiago. On nous déversait dans une gare routière lépreuse. Nous attendions, assis sur nos sacs, qu’un taxi veuille bien pointer son museau. Manifestement la clientèle des bus ne constituait pas la cible privilégiée de la corporation. Enfin arrivait une vieille Mercédès, noire et jaune, dont la suspension avait rendu l’âme depuis fort longtemps mais dont les sièges de cuir patiné sentaient encore le fauve. Sans aucun doute ce fut la présence de Chloé sur le trottoir qui nous valut d’être pris en charge par un chauffeur taciturne qui empestait la brillantine bon marché. Notre petit colombien, avant de s’éclipser sous je ne sais quel prétexte, des contacts sans doute avec un quelconque groupuscule gauchiste, nous avait donné la carte de l’hôtel España qui se situait juste en face du Congrès.

 

Notre taxi nous y déposait. Dès l’accueil, ce qui nous étonnait c’est que la réceptionniste parlait un français très pur. Encore une qui avait fait mai 68 ? Non, Berlitz. Nous devisions, si je puis dire, car ici on ne parlait pas de la pluie et du beau temps mais du cours du dollar. C’était obsessionnel. Dans le hall une grouée de filles, des françaises, pépiaient bruyamment. Pas des intellos, un paquet de minettes de « Nouvelles Frontières » en mini-jupes. Nous montions dans notre chambre, nous nous douchions et nous sortions. Sous un léger voile de brume il faisait doux. Dans les rues les passants ressemblaient aux passants de nos villes, empressés, renfermés, indifférents. Notre étudiant en économie  à Nanterre surgissait de nulle part et nous entraînait dans un bar ni populaire, ni chic, disons sans âme mais avec les stigmates d’un passé sans doute plus glorieux : un vrai zinc et des glaces anciennes. Il nous présentait Roberto, un grand brun barbu, ingénieur diplômé de l’ENSAM de Nantes. Encore un qui avait fait ses études en France. Je me gardais bien de faire état de mes années nantaises. Chloé, elle, toujours disponible entamait la conversation. Le Roberto s’enquérait de l’état de santé de la IVe Internationale. J’ironisais « Ça existe encore ce machin ! » Chloé soupirait « Après un passage à vide, Krivine et la Ligue Communiste reprenait du poil de la bête, affirmait-elle avec le plus grand sérieux, mais la maigreur de ses troupes, face au PC et à la CGT, ne lui permettait que de faire de la figuration et de la surenchère... » Où allait-elle chercher tout ça ? La lecture de Rouge n’était pourtant pas sa tasse de thé. Roberto buvait ses paroles. Ça me gonflait. Ça me saoulait. Tous ces mecs me courraient fort sur le haricot. Je baillais. J’avais faim. Je le proclamais bruyamment.

 

Roberto rameutait ses copains du M.A.P.U et nous conduisait à un restaurant qui affichait un menu à 25 pesos. Du pas cher, pas très fameux mais acceptable, étant entendu que pour becter correctement il fallait aligner au moins 100 pesos. Comme au cours du soir, en les écoutants, j’apprenais vite : le salaire de base mensuel se tapait la tête au plafond des 900 pesos. Pas lerche ! Pour faire dans le social, le gouvernement de l’Union Populaire avait imposé le plato único à 9 pesos qui se résumait en un malheureux bol de riz autour d’un bout de saucisse. Pourtant les magasins, surtout ceux du centre ville, étaient bien achalandés même si El Mercurio, Le Figaro de Santiago, titrait chaque jour « No hay » en montrant des vitrines vides. Ce qui m’insupportait le plus, je bouillais en silence pour ne pas faire de peine à Chloé, c’était que tous ces intellectuels se contentaient de jacasser, d’être des spectateurs très critiques, des théoriciens verbeux, alors que leur pays s’engageait dans une voie, que certains partis de gauche européens qualifiaient d’originale, qui ne pouvait que les mener au désastre. Vouloir bâtir le socialisme par la voie légale m’avait toujours paru une vue de l’esprit car la bureaucratie qu’il générait, avec son goût immodéré pour les réglementations tatillonnes et inapplicables, ne pouvait que générer des pénuries. La classe dirigeante, fortement encouragée par les américains, attendait son heure sans se priver d’ajouter du sable dans les rouages qui se grippaient de plus en plus. Quand j’osais dire qu’une Révolution sans violence, sans mise au pas des élites économiques, n’était pas une révolution mais le premier acte d’un Pronunciamiento tous me tombaient sur le râble, sauf les petits frelons du MIR.    

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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