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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 02:00

Je sonnais, une petite sœur tourière, toute boulotte, m’ouvrait la petite porte nichée dans le vantail droit du haut portail de chêne, en affichant un large sourire sur sa face laiteuse piquetée de minuscules pointes de graisse jaunâtre. Elle me lançait un « Buenas tardes mi padre » sous lequel je sentais poindre de l’ironie. Nous suivîmes un long corridor vouté mal éclairé. La nonne me précédait et le cliquetis de son trousseau de clés, qui battait sur son flanc, résonnait en écho et me donnait l’impression que j’allais être incarcéré. En fait elle me menait vers le réfectoire où m’attendaient un bol de bouillon fumant, du pain, du fromage et une carafe de vin. En prenant place je la remerciais avec chaleur. Elle en rosissait puis s’éclipsait de son pas trotte-menu. Le silence et le dépouillement du lieu m’enveloppait. L’odeur du bouillon de légumes aiguisait mon appétit. Je l’engloutissais en quelques lampées. Alors que je me tranchais une large tartine la porte du fond s’ouvrait et, ce qui devait être la mère supérieure, s’y encadrait. Imposante, altière, tête raide, tout en s’avançant vers moi avec majesté son regard froid me décortiquait. Je me relevais et m’inclinait. D’un geste quelque peu impatienté elle m’intimait de me rassoir tout en allant se placer face à moi. Son français était impeccable. Comme je ne savais pas quelle version Marie-Amélie lui avait vendue je me contentais de l’écouter. J’eus droit tout d’abord à une profession de foi sans équivoque « Je n’aime ni les Américains, ni cette vieille canaille franc-maçonne d’Allende » puis à un petit couplet sympathique sur la France fille aînée de l’Église et grande pourvoyeuse de missionnaires évangélisateurs. S’interrompant, de son ton pète sec, elle me disait « Mangez ! » en pointant son doigt long et pointu vers le fromage. Mastiquer en sa présence ne me plaisait guère mais j’obéis. La suite de son propos concerna Marie-Amélie. Il me plongea dans la perplexité car soudain la voix de la mère supérieure c’était adoucie. Elle vibrait même. Sous la lourde soutane la femme s’éveillait et les charmes cachés de la comtesse ne devait pas y être étrangers.

 

La cellule où la mère supérieure m’avait conduit se situait dans un bâtiment annexe tout près du potager. Un lit en fer, une petite table et une chaise, un crucifix au mur et c’était tout. Fourbu, j’ôtais ma soutane puis je m’allongeai tout habillé et m’endormais comme une masse. Pour une fois je rêvais. Une onde tiède me léchait, allait et venait, me portait vers une ardeur de plus en plus prégnante, lancinante. Dans mon sommeil je gémissais. De la sueur se nichait entre mes cuisses. Je tentais de me retourner mais une main m’imposait l’immobilité. Les miennes rencontraient une toison. Des pointes de conscience clignotaient dans ma cervelle, telles les loupiotes d’une guirlande de Noël, rêve, réalité, sans que je puisse me résoudre à émerger. Je me laissais donc aller au plaisir sans aucune retenue. Ce fut fort, ce fut bon, ce ne fut qu’une parenthèse dans ma nuit profonde. Mon éveil à la naissance du jour fut franc et clair, une cruche d’eau placée dans une cuvette posée sur la petite table m’attendait. Comme je n’avais aucun linge de change, j’avais en effet déposé à mon arrivée en gare de Valparaiso mon sac à la consigne, je décidais d’aérer ma viande un peu confinée en me mettant à poils. Je versais au-dessus de ma tête d’un seul coup tout le contenu de la cruche, l’eau glacée me mordait, dégoulinait, s’épandait en flaque à mes pieds. Je m’ébrouais. Frissonnais. L’usage de la minuscule serviette, sèche et râpeuse, ne me procurait pas la sensation de félicité que j’éprouvais lorsque j’allais me baigner dans l’océan et que, sitôt sorti, je m’enveloppais dans un grand drap de bain. La porte s’ouvrait, Marie-Amélie entrait sans frapper. Mon geste brusque pour protéger ma virilité avec la serviette me valait « un ne vous donnez pas cette peine je connais » qui me laissait sans voix.

 

Lorsque je fus de nouveau présentable Marie-Amélie, qui s’était assise sur le bord de ma paillasse, m’annonçait qu’à midi nous déjeunerions en compagnie d’Eduardo Badilla Aquinta, le frère de la mère supérieure, contre-amiral de la marine chilienne de son état. Eu égard au glissement à mon égard vers le cru de son vocabulaire je n’hésitais pas à la qualifier de « folle furieuse ». Sa moue pleine de morgue m’annonçait une réplique à la hauteur « moi, ne vous en déplaise, je trouve ça extrêmement excitant ! ». Mes protestations se perdirent dans ses babillements mondains « Qui puis-je mon cher, la Commandanture en chef de la Marine Chilienne est basée à Valparaiso et je ne puis faire l’affront à notre hôtesse en lui opposant un refus. Je lui dois bien ça et vous, que risquez-vous ? Rien, puisque vous avez inventé toute cette histoire pour que je puisse vous rejoindre... » J’explosai ! « Vous êtes encore plus beau lorsque vous êtes en colère ! Je plaisantais bien sûr, mais sans jouer outrageusement les gourgandines il faut que vous sachiez que sous mes airs de potiche je cache une volonté de fer. »  J’en convins tout en soulignant qu’à partir de maintenant je reprenais la main. « Alors, prenez-moi debout en retroussant votre soutane ! » Par bonheur une sainte main frappait à la porte me libérant ainsi des pulsions de la comtesse qui, je le sentais à son air pincé, n’en resterait pas là. Nous sortîmes pour nous rendre dans le jardin du cloître. Marie-Amélie boudeuse me suivait à quelques pas. Comme le port du col dur, auquel je n’étais pas habitué, m’obligeait à relever le menton je crus que j’allais m’étrangler lorsqu’elle me susurra « Alors, très cher, vous quittez le pays à la cloche de bois... »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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Luc Charlier 03/04/2011 16:15



Qui puis-je mon cher, la Commandanture en chef de la Marine Chilienne est basée à Valparaiso et je ne puis faire
l’affront à notre hôtesse en lui opposant un refus ....


 


Pauvre Francesca, elle, la lettrée, qui préfèrerait sans doute la copie à l’original. Lisez plutôt : « 
Qu’y puis-je, mon cher, la Kommandantur en chef de la marine chilienne est basée à Valparaiso ... ? » Tout se discute et il conviendrait sans doute que je m’occupasse plutôt de
Marie-Amélie – voilà qui est réellement très drôle, les hellénistes apprécieront (άμέλεια), ou alors les inconditionnels de Feydeau.


 


Enfin, fruit sans doute de mon ignorance crasse, pourquoi cette belle patrie andine présente-t-elle comme emblème
une cloche en bois ? Je pensais qu’il s’agissait surtout de viande*, car les combes ne viennent jamais toutes seules. On y fait souvent allusion en effet au « val par
réseau ».


 


* : Oui, en période post-prandiale, je ne recule devant aucune bassesse : j’ai même osé le Chili con
carne.


 



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