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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 02:00

Nous étions à la veille de Noël et notre ambassadeur, sa plate et prolifique épouse, sa marmaille devaient regagner le château familial niché dans ce bocage, où j’avais vécu ma jeunesse, le haut celui de la vaillante Vendée militaire, pour y fêter la naissance du fils de Dieu.  Armand Ramulaud, mon « ami » le capitaine de réserve, préposé aux basses besognes, fut requis par Charles-Enguerrand pour transformer la belle Francesca en une soubrette mapuche qui veillerait sur les six filles de la sainte famille lors de son retour sur la terre de ses ancêtres. Faire des entourloupes à des collègues culotte de peau ne plaisait qu’à moitié au capitaine mais l’influence prussienne sur l’état-major chilien, pas de l’oie, rigidité du col, contrebalançait son penchant corporatiste. En bougonnant il m’avouait même qu’avec mes conneries je mettais un peu de piment dans son quotidien plonplon : « l’action y’a que ça de vrai, je commençais à m’empâter mais j’espère que vous n’allez pas continuer à embobiner ce demeuré d’ambassadeur car ça pourrait mal finir pour lui... » Je le rassurai en lui confiant, sous le sceau du secret, que je n’allais pas faire de vieux os dans ce pays qui craquait de partout. Ramulaud se surpassa et je pus ainsi contacter à Paris le père de Marie pour qu’il accueille et recueille ma protégée. Le grand homme (1) accepta sans même poser de questions.

 

Le matin de leur départ je recevais à la villa une lettre en provenance de Milan. Chloé enfin ! Dans ma hâte, en déchirant le volet de l’enveloppe, je m’entaillais l’index droit et une grosse bulle de sang gouttait sur le parquet. Chloé et moi ne nous étions jamais écrit, je découvrais son écriture ample et bien formée. Tout en emmaillotant mon doigt dans un mouchoir je déposais le feuillet sur la grande table de la salle à manger couverte de poussière. Le courrier était daté du premier décembre, les postes italiennes et chiliennes conjuguées battaient des records de lenteur.

 

Mon beau légionnaire,

 

Tel que je te connais tu m’as depuis longtemps classée dans la rubrique, chère aux flics, des affaires sans suite. Ne te fâche pas mon grand, tu me manques c’est tout. Mon retour en Italie, comme tu le sais, je le dois à cette garce d’Harriman qui te voulait pour elle seule. Même pas, ces trous du cul de Yankees en m’exportant dans mon Milan natal, avec leur élégance habituelle, me proposait un marché d’une grande simplicité : taupe dans la mouvance gauchiste contre ton retour une fois ton petit boulot accompli. Bien évidemment j’ai accepté mais comme le sac de nœuds des extrêmes ici les dépasse, surtout le grouillement des militants de l’extrême-gauche qui se fond dans la militance ouvrière de la Fiat, de Pirelli ou de la Sit-Siemens ; alors que du côté de l’extrême-droite ils sont plus à l’aise car ils ont des connections à tous les niveaux des services spéciaux, de l’armée et de l’Etat.

 

Moi-même j’ai du mal tellement ça part dans tous les sens. Je ne t’ai pas écrit plus tôt de crainte que mon courrier soit intercepté par nos amis communs. Si aujourd’hui je prends ce risque c’est qu’ici tout se radicalise. Les partisans de la lutte armée prennent le pas sur les politiques, les marxistes-léninistes pur et dur ne rêvent que d’en découdre. Ils accusent le PCI et la CGIL de mollesse, de compromission, à l’égard de la Cofindustria et de la DC. À côté d’eux nos petits frelons de la Gauche Prolétarienne ne sont que des enfants de chœur émasculés. En plus ici les filles tiennent le haut du pavé et sont des pousses-au-crime.

 

Je t’en prie, viens vite me rejoindre !

 

Je vis chez Giangiacomo Feltrinelli dont les parents, une des plus riches familles italiennes, le père surtout Carlo Feltrinelli, marquis de Gargnano, président d’Edison et de Legnami Feltrinelli, l’entreprise qui a le quasi-monopole du commerce du bois avec l’Union soviétique, était un grand ami du père de ma mère. Il est mort en 1935. Giangiacomo son fils est un illuminé gentil. Après la guerre il a adhéré au PCI et en 1954 il a été l'un des fondateurs des éditions Feltrinelli Editore qui ont publié une cinquantaine grands best-seller internationaux : le Docteur Jivago de Boris Pasternak, ce qui n’a pas été du goût de l’appareil du PCI, et Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

200px-Feltrinelli_Pasternak.jpgEn 1964 il s’est rendu à Cuba, a rencontré Fidel Castro avec qui il s’est lié d’une grande amitié. En 1967 il est parti en Bolivie où il a rencontré Régis Debray qui vivait dans la clandestinité. Les services américains l’ont arrêté. C’est lui Giangiacomo Feltrinelli qui est entré en possession de « Guerrillero heroico », la célèbre photo du Che prise par Alberto Korda. C’est en 69, que la vie de Giangiacomo Feltrinelli a basculé suite au massacre de la Piazza Fontana à Milan, alors il a fondé Gruppi di Anzione Partigiana, qui est, à ma connaissance le premier groupe armé de la Péninsule, pour s’opposer au risque de coup d’Etat fasciste alimenté par la stratégie de la tension de l’extrême-droite et d’une partie de la DC. Je ne peux t’en écrire plus car si mon courrier tombait en de mauvaises mains je mettrais en péril ceux que je citerais. Tu comprendras aussi aisément que je prends un risque majeur en t’écrivant. Ici on ne lésine pas sur le sang versé.  260px-Heroico1.jpg

Milan est moche, brumeux, froid. J’en ai marre de toute cette misère intellectuelle et morale. Partons pendant qu’il en est encore temps. Retournons à Paris. Arrêtons nos conneries. Je veux faire l’amour avec toi. Dépêche-toi je t’en prie.

 

Je t’embrasse

 

Chloé

 

PS. Inutile de me répondre c’est toi que je veux, pas tes mots.

 

(1) – Insert explicatif pour les nouveaux arrivants : qui est le père de Marie (épisode du 06/01/2007)

 

« Pourtant c'est simple, joli coeur. Imagine-nous sur les routes désertes, filant vers Paris, capote ouverte, cheveux au vent. Non, toi seulement. Moi, je mettrai un foulard noué derrière le cou. Très Jean Seberg. Aux carrefours nous passerons sous les regards étonnés des pandores. Bonjour, bonjour les hirondelles... Nous serons les rois du monde. Nous mangerons des sandwiches en buvant un petit rosé glacé. Nous entrerons dans Paris par la porte d'Orléans. J'y tiens. Puis nous descendrons les Champs-Elysées en seconde. Je prendrai des photos. Oui, pendant que j'y pense, il faudra que j'achète des berlingots pour papa. Il adore ça. Surtout ceux à l'anis. La Concorde, trois petits tours, et nous débarquons avenue de Breteuil chez le père. Rien que du pur bonheur !

- Dis comme ça ma douce je capitule. Reddition sans condition...

Ce qui fut dit fut fait. Marie était ainsi, un gros grain de folie dans un petit coeur simple. Nous débarquâmes donc, en fin de matinée chez le grand homme. C'est lui qui nous ouvrit, blouse bise ample, saroual bleu et sandales de moine. Chaleur et effusions, l'homme portait beau, un peu cabotin, la même coquetterie dans l'oeil que ma Marie - c'est l'inverse bien sûr - et surtout, une voix chaude, charmeuse et envoutante. Sous la verrière de son atelier, blanche du soleil au zénith, nous fîmes le tour de ses toiles récentes. Il s'était tu. J'estimai le moment venu d'avouer mon inculture crasse. Sa main se posa sur mon épaule, protectrice, « avec Marie vous faites la paire mon garçon. Chirurgien ! Un métier de mains habiles fait par des imbéciles prétentieux. Qui puis-je ? C'est de famille. Rien que des clones en blouses blanches ! Pour eux je suis le raté. Un millionnaire par la grâce des galeristes américains, l'horreur pour ces Vichyssois refoulés ! Ha, le Maréchal il allait les protéger tous ces bons juifs, bien français... Des pleutres, de la volaille ralliée sur le tard au grand coq à képi. Et ils sont allés le rechercher pour défendre l'Algérie française. Bernés les ganaches ! Mais dès qu’on leur sert de l'indépendance nationale alors ils baissent à nouveau leur froc. Ils se croyaient bien au chaud et voilà que vous déboulez, tels des enragés. Panique dans le Triangle d'or, tous des futurs émigrés... » Le tout ponctué d'un grand rire tonitruant et de rasades de Bourbon. Par bonheur, grâce à Marie, je carburais au Krug. L'homme pouvait se permettre de railler le héros du 18 juin, résistant de la première heure, à dix-huit ans, un héros ordinaire, compagnon de route des communistes un temps malgré le pacte germano-soviétique et les vilénies de Staline en Espagne, il rompra avec eux bien avant Budapest. Marie m'avait tout raconté sur le chemin de Paris. »

Lire aussi pour Marie http://www.berthomeau.com/article-5753291.html

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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commentaires

Luc Charlier 20/02/2011 11:40



Mon cher Jacques, ton PS me plaît !


Ne rêve pas, je parle du post-scriptum de Chloé. Tu vas comprendre pourquoi. Je peux décrire cet épisode intime de ma vie, personne n’en sera jaloux cette fois. On m’a remis un jour un petit billet, griffonné d’une écriture appliquée :


 


« Appelle-moi au numéro 06 ...


On se retrouve à (endroit précis) vers 15 heures.


Je te veux ! »


Et j’y suis allé !


Les lecteurs attentifs auront déduit que cela s’est passé en France (portable commençant par 06) et que certaines femmes – car c’en
était une – ont des goûts bizarres.



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