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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 00:00

 

Un seul accès menait à l’Ile de Fédrun, butte de terre au milieu du marais posée sur un lit de roseaux. Le jour se levait et, en des haillons cotonneux, la brume s’effilochait au-dessus de la curée, le canal cernant l’île sur le lequel les chalands familiaux étaient amarrés à des pontons donnant sur de minuscules jardinets collés aux maisons basses recouvertes de roseaux. Nous allions, Chloé et moi, occuper l’une d’elle premier jalon du Parc Naturel qui venait tout juste d’être créé. Les Préfets sont magiques dès qu’il s’agit de satisfaire le bon vouloir des nouveaux princes de ce monde, en quelques coups de téléphone le nôtre avait mobilisé ses chefs de service de l’agriculture et de l’équipement pour nous fournir le havre de solitude que nous sollicitions. Bien plus tard, un Directeur de l’Agriculture me racontera comment, chaque week-end, son Préfet le mobilisait pour assurer la paix – les agriculteurs sont très joueurs avec les Ministres – aux amours d’un Ministre avec celle qui se baptisera par la suite la P... de la République. Le premier soleil levait une part du mystère de l’île en la parant d’un camaïeu de vert et d’exhalaisons fortes de vases putréfiées et de mousse fraîche. Pas âme qui vive, le chant des oiseaux, le clapotis des eaux, loin d’être saisis par une impression d’échouage sur cette levée de terre, Chloé et moi, sans avoir à nous le dire, ressentions au contraire une grande paix nous envahir. À mille lieux de nos folies ordinaires nous nous arrimions à une terre de tout temps hostile aux étrangers ; une terre en train de mourir dans l’indifférence générale.

 

Las et revenus de tout, nous n’étions pas venus à Fédrun pour faire des galipettes. Nous ne savions d’ailleurs pas pourquoi nous étions là, debout, côte à côte, au petit matin, sur lcette île au beau milieu de la Grande Brière. Certes nos vies, tels les bouchons d’une cane à pêche, se laissaient porter par le courant tout en restant bien arrimées et sensibles à toutes les sollicitations du fil que nous avions encore à la patte. No future, pour nous, n’était pas un slogan pour tee-shirt d’adolescent boutonneux mais une réalité dure et prégnante. Le ripolinage actuel des années 70, derniers feux des soi-disant 30 Glorieuses, relève de l’escroquerie intellectuelle, de la réécriture de l’histoire à des fins de partisanes : après avoir été si joyeux nous étions tristes à en mourir. Ce furent des années de plomb, pesantes, nous enterrions nos illusions dans un décorum révolutionnaire en carton pâte, du moins en France car en Italie Chloé tenait des propos alarmistes sur les affrontements et les manipulations des néo-fascistes infiltrés dans les services secrets de l’armée qui avaient, et allaient, faire couler le sang. Depuis son retour à Paris je cherchais le moyen de la retenir pour qu’elle ne retournât pas au milieu de ces fous furieux mais elle dressait un mur de désinvolture sur lequel toutes mes tentatives glissaient. Avec ma simplicité habituelle, pleine de nœuds et de détours, je me promettais de profiter de notre isolement briéron pour la convaincre. Comment ? Je n’en savais fichtre rien.

 

Dans le fond de la camionnette nous découvrîmes deux grands paniers emplis de victuailles et de bouteilles de vin, des thermos de café, une miche de pain, de quoi soutenir un siège. La maison, au confort minimal, comportait un tout petit lit en fer et une grande cheminée. Chloé me chargea de la corvée de bois pendant qu’elle préparait un copieux petit déjeuner : œufs brouillés, jambon et tartines beurrées. Repus, face à un grand feu que j’avais eu bien du mal à faire prendre et qui fumait un peu, ce qui nous obligeait à maintenir la fenêtre ouverte, nous trouvâmes refuge, dans un sac à viande militaire rêche, empestant le renfermé humide, sous un empilement de couvertures kaki monstrueux. Nous dormîmes collés l’un à l’autre tout habillés. Sur le coup de midi nous prîmes un chaland pour faire le tour de l’île. Chloé maniait la perche aussi bien qu’un gondolier. Je comptais les ragondins. Nous croisâmes un vieux type décharné, au regard à demi caché sous la visière d’une casquette crasseuse, qui suçotait une petite pipe tout en fourrageant avec une cane dans un bouquet de roseaux. Le « Bongiorno » rieur de Chloé le fit sursauter puis se redresser et sourire, un sourire plein de chicots brunis par la nicotine. D’un geste qui, en d’autres circonstances, eut pu paraître obscène, de sa main libre il réajusta son entrejambes en nous fixant de ses petits yeux encavés. « Et si vous veniez prendre la goutte... » La voix était étrangement cristalline, quasi enfantine. Chloé nous poussa jusqu’au ponton et le vieux nous amarra.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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