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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 00:00

Le vieux, en nous faisant entrer dans sa bicoque enfumée, semblait à peine remis de son audace, son regard déjà torve fuyait les nôtres et, lorsqu’il nous intima quasiment de nous asseoir sur l’unique banc en pointant sa cane vers lui, son bras ondulait tel un épouvantail agité par le vent. Sous la table un brave Épagneul Breton releva sa vieille carcasse arthritique pour illico se mettre à lécher la main de Chloé. La glace était rompue, le vieux pour la forme morigéna doucement son vieux compagnon :

 

« Pompon laisse la dame tranquille... » avant d’ajouter « Moi, c’est Tanguy... C’est parce que j’ai navigué sur des cargos marchands que j’ai compris le bonjour de la demoiselle... » Cette tirade, toujours de sa voix d’enfant, le requinquait définitivement et il en profitait, en trainant légèrement la jambe gauche, pour aller jusqu’à son buffet de merisier quérir trois petits verres et un carafon en grès. « Je la fais moi-même, avec des fruits, les indirects ne se risquent jamais à venir fouiner dans nos affaires. On les verrait venir de loin et puis, ça pourrait tourner mal pour eux s’ils nous cherchaient vraiment des noises. » Le tout dit sur un ton rieur qui en disait long sur l’isolationnisme des briérons. Notre petit-déjeuner n’étant plus qu’un lointain souvenir je redoutais l’impact de la gnole sur nos estomacs qui commençaient à crier famine. « Avant de m’en jeter un, cher Monsieur Tanguy, je goûterais volontiers une belle tranche de ce jambon qui m’a l’air fumé à point... » Comme toujours Chloé dégainait la première et le petite vieux en frétillait d’aise sous le regard étonné de son Pompon de chien sans doute peu habitué à le contempler dans cet état.

 

L’ingestion, sur une tranche de pain presque rassis, d’une épaisse tranche de jambon salé à nous arracher la gueule nous poussa à une surconsommation d’un vin blanc d’origine incontrôlée d’une acidité frisant la vinaigritude. Chloé, avant de s’attaquer au jambon, nous présentait à Tanguy comme un jeune couple en quête de solitude. Celui-ci, en réponse, dévoilait ses chicots pourris sous un sourire de traviole qui témoignait de l’étendue des pensées grivoises qui lui traversaient l’esprit. D’ailleurs, après quelques verres, tout en récurant ses entre-chicots avec une allumette, il gratifiait Chloé d’un compliment de son cru « Avec une carrosserie pareille vous devez faire péter plus d’un bouton de braguette sacré nom de d’la... » Chloé tenant son godet de blanc incertain avec la même élégance que si elle se trouvait dans un salon du VIIe arrondissement répliquait, en se tortillant élégamment le cul sur le banc de bois « Vous savez Tanguy, nous les Italiennes nous sommes comme nos voitures, sous notre belle carrosserie nous abritons des chevaux qui ne demandent qu’à ce qu’on leur lâche la bride. C’est du feu... »

 

Le pépé, estomaqué par la réplique, marmonnait « ha be vous alors vous m’en bouchez un coin... » puis sans reprendre son souffle il enchaînait « p’tète qu’un petit bout de fromage de chèvre vous ferait plaisir... » Chloé, déjà un peu pompette, répondait un oui qui ravissait le vieux. Le pain était toujours aussi rassis, le beurre d’un rance piquant, le fromage dur comme du bois, d’un joli violet et d’une saveur robuste, le vin d’un gouleyant très déboucheur d’évier avec une fin de bouche jus de serpillère. Nous en étions à notre troisième flacon quand Tanguy décréta qu’un bon café avec de la goutte nous ferait couler la miette. Par bonheur la gnole écrasait l’âcreté du café tout en nous entrainant dans des ricanements de plus en plus fréquents et une hébétude ravie.

 

Vous dire comment, à la tombée de la nuit, nous sommes rentrés dans notre maisonnette, je n’en ai pas le moindre souvenir, sauf celui de mes doigts effleurant la surface de l’eau du canal. Chloé, même si ce fut elle qui nous amena à bon port, ne put éclairer ma lanterne. Assise sur la lunette des chiottes, laconiquement elle se contenta de répondre à mon interrogation d’un « nous sommes rentrés ». Notre transit durement éprouvé par l’ingestion du redoutable blanc de Tanguy nécessita un calfatage puissant. En guise de petit déjeuner nous nous mîmes au riz blanc et à la verveine.

 

Tapis dans notre lit, face à un feu plus vivace, nous abordâmes, caresse après caresse, les rives d’une tendresse propice aux confidences. Nos corps en charpie ne réclamaient rien d’autre que de la chaleur. Délaissant mes approches tortueuses habituelles je prenais Chloé à revers en lui déclarant que je l’accompagnerais lors de son prochain séjour en Italie. Un instant mes mains posées sur le haut de ses fesses la sentaient se raidir. La louve surprise cherchait une parade. Je ne lui laissais pas le temps d’en imaginer une j’enchainais « à mon retour à Paris je vais aller vendre au cabinet de ce cher Marcellin que m’infiltrer dans les Brigades Rouges lui permettrait de trouver du grain à moudre pour étayer sa thèse du complot terroriste international... » Toujours aussi vive Chloé m’objectait que je ne parlais pas un seul mot d’Italien et que mes chefs auraient bien du mal à avaler mon histoire. Sa remarque me secouait d’un fou-rire qui mettait encore plus à l’épreuve mes entrailles endolories. « Je tiens le pari qu’ils ne me poseront même pas la question... » Chloé se tut entamant un court épisode de bouderie qui déboucha sur une prise d’assaut de ma pauvre carcasse lui tirant ses dernières forces avec une rage féroce. Le constat de ma victoire me permettait d’offrir à Chloé l’instrument de sa jouissance qui fut volcanique, dantesque.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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