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10 janvier 2010 7 10 /01 /janvier /2010 00:00

Dès ma sortie de la place Beauvau je sonnais le rappel de ma petite troupe pour qu’elle dénichât au plus vite cette vieille roulure de Gustave qui, profitant de mon relâchement, n’avait pas donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Lui seul pouvait me permettre d’accéder dans les plus brefs délais au reclus de la rue d’Ulm  le chef « clandestin » de la GP Pierre Victor-Benny Levy. Mon plan, pour stopper l’escalade de la branche armée de la GP, était simple comme une alternative : soit j’arrivais à le convaincre, soit je l’achetais. J’aurais pu laisser faire, mais la prise de risque pour ma petite entreprise se révélait maximale dans tous les cas de figures. En effet, si la tentative de hold-up tournait au fiasco avec mort d’hommes dans l’un ou les deux camps, je savais que je ne me sentirais plus le courage de continuer à faire joujou dans une mare de sang. La position de Marcellin sur le sujet restait ambiguë : l’attaque d’une banque par la GP conforterait son discours sur le tout répressif pour éradiquer la subversion liée au terrorisme international mais il ne fallait pas que ça dérape car le PC ne manquerait pas d’accuser le pouvoir de collusion avec les gauchistes. Le scénario idéal pour lui consistait dans une belle souricière juste à l’instant du passage à l’acte qui conforterait l’image d’une police efficace. Dans cette hypothèse mon implication se devait d’être maximale pour maîtriser le détail de l’opération voire m’impliquer personnellement dans l’action du commando. L’amateurisme de la branche militaire de la GP, arme au poing, me faisait bien sûr craindre le pire. Je me devais donc de tuer la tentative dans l’œuf en faisant croire ensuite à mes chefs que ce n’était un bobard. Gustave ne se ferait pas prier pour confirmer mes dires. Convaincre le Guide me paraissait hors d’atteinte car le mythe de la lutte armée le fascinait et que pour tendre des fusils aux larges masses il fallait au préalable accumuler du fric pour les acheter. Restait à tenter de le corrompre ce qui me semblait encore plus mal aisé mais je n’avais pas d’autre choix que d’aller me confronter à lui.

Gustave, grand intellectuel s’il en faut, délaissait l’action directe pour se consacrer au théâtre d’avant-garde : la subversion des larges masses passait d’abord par les mots chuintait-il à qui voulait bien l’entendre. Ce fut Marie-Églantine, la nièce de Raymond qui nous le débusqua. L’outre à bière pérorait derrière le bar de son théâtre entouré de sa Cour qui, tout en bitant que dalle, à son ch’timi révolutionnaire, le considérait comme l’expression la plus accomplie de l’alliance du prolo avec la fine fleur des intellos. La Marguerite Duras, Maurice Clavel et Claude Mauriac lui servaient de caution. Bref, la balance se bâfrait, picolait, forniquait dans une ambiance digne de la décadence de l’Empire Romain.
Quand je pointais ma truffe dans son antre notre homme, entouré de deux nymphettes aux cheveux sales et aux regards envapés, arborait une tenue digne de Jean Gabin dans la Bête Humaine. Il m’accueillit avec les honneurs dus à mon rang d’une rude accolade accompagnée d’un discours dont je dois avouer qu’il était bien troussé. Mon Gustave s’imbibait vite des tics de l’intelligentsia en ponctuant ses dires de « C’est divin ! C’est génial ! C’est la revanche du peuple ! » Il me fit faire la tournée du propriétaire de son pot au miel « ça attire les guêpes mon grand et c’est bon pour notre blot... » me disait-il en me lançant un clin d’œil appuyé. Comme il se doutait bien que ma venue n’avait rien de littéraire, avant de se mettre à table, il tenta tout de même une petite diversion « si ça te dis de t’faire pomper avant qu’on s’tape la cloche j’ai une fille de Procureur qu’a vraiment de belles dispositions. En plus, toi qu’aime les bourges aux belles manières c’est la seule qui ne soit pas une mochtée... » Pour la première fois depuis que nous nous connaissions je le trouvais drôle, bien dans sa peau d’histrion, de fouteur de merde et je le lui dis.
Le Gustave ça lui a coupé la chique, les larmes lui sont venus aux yeux, il m’a empoigné par les épaules « Bordel de merde, venant de toi mon grand le compliment me retourne comme une crêpe. Tu m’diras que c’est plutôt mon truc d’me faire retourner mais là tu me troues ! Allez ça s’arrose j’vais faire péter une roteuse de première ! » Le Gustave carburait maintenant au Moët ce qui peut expliquer qu’avec sa bande de traîne-lattes la caisse du théâtre populaire s’apparentait au tonneau des Danaïdes et qu’il a vite sombré.

Sans le vouloir je venais de gagner la partie, comme si mon estime proclamée, tel un attendrisseur, avait transformé cette vieille carne de Gustave en perdreau de l’année. Je lui vidais mon sac sans précaution. Le projet des frelons lui tirait des commentaires offusqués « Non, y sont encore plus dingues que j’le pensais. Y’s’prennent pour la bande à Bonneau. Faut pas laisser faire ça mon mignon. Ces bavassous vont à l’abattoir, ça va être un carnage... » J’opinais gravement. « Qu’est-ce je peux faire mon grand ? » Je souriais. « Faut que je vois le Grand Chef... » Gustave soupirait « Y va pas t’écouter, il n’écoute personne... » Du tac au tac, sans préméditation, je lui répondais « Si, toi ! » Gustave rotait d’aise. « Ce n’est pas con ce que tu viens de dire mais le problème c’est qu’est-ce que je pourrais bien lui dire à ce petit con ? » Je lui tendais ma coupe « Ça je m’en occupe... » Gustave fronçait les sourcils « Mouais t’en ai capable mais faut pas que ça bousille ma position auprès de ce petit monde. Tu comprends j’ai un standing à tenir avec du beau linge comme le bigleux de Sartre et tout le fourniment. Si leur paraît tiédasse y vont prendre pour un jaune... » Le pépère Gustave s’inquiétait surtout pour son pèse et ce souci me fournissait le plan pour me sortir de la mouise. « Tu vas lui dire que c’est toi qui va faire le coup... » Gustave s’étranglait. « T’es louf ! Je ne vais pas faire dans la cambriole pour me retrouver à l’ombre... » Je le rassurais « Ce sera du bidon arrangé par la grande maison... » Il se détendait « Pas con comme embrouille... mais le pognon où est-ce qu’on va le trouver ? » Je poussais mes pions « pas de problème j’ai du crédit... » L’œil de Gustave s’animait. « Bien évidemment, au passage tu prélèveras ton pourcentage pour tes faux-frais... » Gustave se rembrunissait « la maison poulagas va jamais vouloir lâcher du pèze pour que ces petits cons achètent de l’artillerie... » L’objection tenait mais toujours en verve je lui rétorquai « dans cette affaire tout le monde sera cocu... » Gustave se grattaient les roubignols en me regardant d’un air inquiet « Qu’est-ce t’entends par là ? » Je nous servais deux nouvelles coupes en lâchant « Je vais t’expliquer mon plan... »  

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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