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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 00:08

Alors que le jour se levait sur le golfe de Tiuccia, et que Jasmine promenait autour de moi son beau bidon tout rond dans le plus simple appareil, l’évocation de l’émotion que souleva l’émission « Adieu Coquelicots » de François-Henri de Virieu, ancien chroniqueur agricole au journal Le Monde, qui cristallisait le malaise identitaire des gaullistes et du syndicalisme agricole, me plaçait devant une évidence qui jusqu’à cet instant ne m’avait même pas effleuré : depuis la présentation de Marie à mes parents jamais plus je n’avais parlé d’eux dans mon récit. Oubli révélateur, volonté délibérée de ne pas les mêler aux désordres de ma vie, non-dit honteux, sans doute un étrange mélange de tous ces nœuds très serrés. Et pourtant, tout au long de cette période, même si jamais je ne revins les voir, je gardais un lien avec ma mère : je lui écrivais des lettres, de longues lettres où je lui mentais effrontément en lui brossant de ma vie un tableau édifiant. Une fois par mois, elle me répondait de sa belle écriture, ne se plaignait jamais de mon absence,  me contait par le menu la vie du pays. Mon père restait silencieux mais mon père était un grand silencieux qui souffrait en silence de me voir gâcher ainsi ma vie. Mes mensonges n'étant que des demi-mensonges aux yeux de mes parents j’étais un petit flic de banlieue qui accomplissait sa tâche sans grand enthousiasme mais consciencieusement. Ce que je ne savais pas, je ne le saurai que le jour où je contemplai mon père sur son lit de mort, souriant et apaisé, car il s’était laissé surprendre par la mort en un bel après-midi d’été, ma mère savais que je mentais.

Homme de l’ombre, vaguement affairiste, nègre d’un Ministre en vue et de quelques pointures du régime, infiltré dans la GP,  je n’avais que peu d’occasion de montrer ma tronche en des lieux où certains fouilles merdes de la presse ou des collègues mal intentionnés auraient pu faire des recoupements et je me gardais bien d’apparaître aux premières loges lorsque mon Ministre montait à une tribune ou passait dans les médias. J’avais mieux à faire. Si je fis une entorse à cette précaution élémentaire ce fut pour les beaux yeux de Chloé. Mon sémillant Ministre devait se rendre à Nantes à un meeting dans le cadre des élections municipales de mars 1971. La ville tenue par André Morice, le père de la ligne électrifiée à la frontière tunisienne d’une Algérie qu’il voulait garder française, représentait un bastionde droite que les gaullistes voulaient voir tomber. La coalition de Morice qui allait des Indépendants-Paysans jusqu’à certains membres de la SFIO violemment anti-communistes et antigaullistes était dans le collimateur d’Olivier Guichard, maire de la Baule, grand baron gaulliste, le patron de la région. Ce soir-là, je ne sais pourquoi, en retrouvant Chloé au café de Flore, avant que nous allions nous plonger dans la tabagie d’une réunion clandestine de la GP qui se tenait dans l’appartement d’un écrivain sympathisant, tout près, 30 rue Jacob, j'évoquais le discours que je venais d’écrire pour ce meeting. À la réflexion, en écrivant, un détail me revient : j’avais glissé dans l’entame du discours une violente attaque contre ceux qui, comme Morice, comme les socialistes de Guy Mollet, avaient envoyés mourir dans les djebels de braves petits gars du contingent. Ma charge avait beaucoup plu au bel Albin. Il m’avait fait venir dans son bureau. « Pourquoi ne m’accompagneriez-vous pas dans ce déplacement, ce que vous avez écrit est fort. Faites-moi ce plaisir ! » Je n’avais dit ni oui, ni non. Pour forcer ma décision, en me reconduisant, il ajoutait « Guichard me retient chez lui, à la Baule, pour le week-end, l’air marin vous fera du bien vous êtes tout pâlichon ».

Chloé harnachée en révolutionnaire de base : pataugas, jean crade, col roulé élimé et parka délavée, ne me laissait pas le temps de finir ma phrase « je veux que tu me fasses découvrir le passage Pommeraye mon beau... »  Quelques jours avant nous étions allés voir Lola de Jacques Demy à la Pagode. Bêtement je rétorquais « C’est un coup monté... » Elle me regardait interloquée « Monté par qui ? » Je balbutiai « Non je débloque. Le bel Albin veut que je l’accompagne, alors... » Elle m’ébouriffait les cheveux d’un geste tendre « Toi tu es fatigué, tu en fais trop en ce moment... » J’éclatais de rire « Oui belle intrigante, l’air marin me fera du bien. » Chloé me tirait le lobe de l’oreille droite « et pourquoi tu te marres sale petit collabo ? » Le garçon, planté face à nous, attendait que nous lui passions commande, avec la patience de celui qui, à tout moment de la journée, devait subir les caprices des habitués. « Champagne ! » clamais-je un peu bravache. « Deux coupes donc... » s’enquerrait le serveur qui nous savait abonnés au demi de bière. Abandonnant mon ton de matamore je le détrompais « Non, une bouteille, et du Taittinger... » Un peu abasourdi il acquiesçait avec dans le regard un léger doute sur ma capacité à pouvoir payer ce nectar à bulles. Je l’estoquais « Je suppose que vous n’avez que du Brut Réserve sans millésime... » Là, décontenancé il battait en retraite en bousculant au passage Philippe Sollers qui faillit en avaler son fume-cigarette.  Chloé me grondait « Tu humilies le petit personnel maintenant. » Je protestai de ma bonne foi. Sollers en passant près de notre table adressait un petit signe de la main à Chloé. Elle l’ignorait superbement. Pour la calmer je lui promettais de faire des excuses au garçon. L’arrivée tonitruante d’Edern Hallier faisait diversion. J’en profitais pour placer mon arme secrète « Le garçon est un de mes indics... » Chloé bondissait « Menteur ! » D’une voix monocorde je commençais à décliner le nom, prénom, âge, adresse de celui qui, totalement tétanisé, se tenait face à nous en pointant la bouteille de champagne tel un obus. Chloé grinçait « Salaud ! »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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