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29 novembre 2009 7 29 /11 /novembre /2009 00:00

Je ne sais ce que Chloé raconta au bel Albin pour qu’il la libéra dans un aussi bref délai mais mon tête à tête avec le demi de bière et mes idées noires ne dura qu’à peine plus d’une poignée de minutes. Elle savait où me trouver et, comme le disent les supers-gendarmes, elle m’exfiltra rapidement de ce bocal empli de souvenirs. Le centre de Nantes en ce temps-là, dès que les vents étaient favorables, embaumait des effluves chauds et rassurants du Petit LU  et pour mieux exorciser les démons, sitôt sortis du Conti, je saisissais  Chloé par la taille pour la conduire, en marchant très vite, rue Boileau là où, en 1846, un jeune pâtissier lorrain, Jean-René Lefèvre s’installait au 5. Parler, parler, parler, déverser, dégorger, me libérait du joug de mes vieilles douleurs. Cette année là, 1846, fut celle de la dernière grande famine en Europe - le mildiou de la pomme de terre fut à l’origine du ravage des cultures - qui extermina un million et demi de personnes. Elle dévasta l’Irlande poussant près du quart de sa population à s’exiler, surtout vers les Etats-Unis. Quatre années plus tard notre pâtissier venu de l’Est épousait Pauline-Isabelle Utile. Le succès aidant La Fabrique de biscuits de Reims et de bonbons secs annexait le 7 de la rue Boileau. imaginez, dans ce centre de la vieille ville aux rues pavées, sous la pluie fine et collante du crachin breton, dans la pestilence des déjections et des ordures, les charrettes à chevaux cahotant, les cris et les jurons fusant, alors que les bourgeoises nantaises, ou le plus souvent leurs bonnes, s’agglutinaient dans ce lieu vaste, bien tenu, où un personnel bien mis servait avec des pincettes les macarons, les langues de chat, les massepains, les boudoirs, les petits fours aux amandes, et bien sûr les biscuits de Reims. Le Petit LU n’était pas encore né, il sera le fruit de l’amour du goût de ce couple alliant sens du commerce et inventivité. Avec Chloé, pour aller au plus près de l’épicentre de la source de cet embeurré qui a égaillé les goûters de ma jeunesse, nous avons retraversé la ville en descendant la rue du Chapeau-Rouge, puis celle de la Contrescarpe pour rejoindre le quartier du Bouffay avant de couper le cours des Cinquante-Otages. Comme promis à Chloé,  nous traversâmes le passage Pommeraye mais je lui refusais obstinément de me détourner vers le quai de la Fosse. Trop dur ! Nous attrappions un bus au vol pour effectuer le restant de notre périple qui nous conduisait aux lisières de la gare. Je l'évitais aussi. Je hais les pèlerinages. Aujourd'hui, seule la grande fabrique du quai Baco m’intéressait car elle mêlait mon enfance à mes fantaisies de mai. Nous gagnâmes ensuite à pied la Préfecture en longeant le château des Ducs de Bretagne et la cathédrale St Pierre.

Face à la grille de la Préfecture ce n’était plus la douce odeur du sablé chaud qui revenait flatter en mémoire mes narines mais celle acidulée des gaz lacrymogènes des grenades des gardes mobiles. Toute une nuit passée à les harceler, à les faire tourner en bourrique ces caparaçonnés, ces lourds, en godillots cloutés, mal commandés, si peu mobiles en dépit de leur appellation officielle. Nous, nous l’étions mobiles, chevaux légers en baskets, sans chef, jouant à merveille de l’entrelacé des rues pour fondre sur leurs arrières, les caillaisser, nous retirer aussi vite avant qu’ils n’aient le temps de nous balancer leurs lacrymogènes. Les plus organisés d’entre nous, casqués et embâtonnés, allaient au contact des bestiaux qui, bien sûr, les chargeaient pesamment en retour ce qui ouvrait des brèches dans lesquelles nous nous engouffrions pour tenter d’envahir la résidence du Préfet. Nous n’y sommes jamais parvenus mais je garde le souvenir de mes yeux brûlants et de ma gorge ravagée lors de nos replis fendant les épais nuages de lacrymogène. Jeu stupide aux yeux du très sérieux Comité de Grève mais la part du ludique de ce mois de mai 68, si beau, si chaud, a toujours été sous-estimé. Le soir suivant l’assaut de la Préfecture, sur la place Graslin, avec quelques uns de mes petits camarades, nous « évangélisions les masses bourgeoises » et j'ai le souvenir d'un monsieur bien comme il faut, très digne, promenant le petit chien de sa mémère qui me tendait  un demi de bière qu’il venait de faire tirer à la Cigale. En dépit de la grève générale, du bordel général, de la vacuité du pouvoir, il régnait sur la ville une légèreté à nulle autre pareille, une liberté que je n’ai plus jamais retrouvé. Comme quelques heures auparavant dans le Mystère 20, en entrant dans la Préfecture, j’appréciais mon pied de nez à mes souvenirs. Le préfet couvert de ses lauriers dorés m’accueillait, avec la componction et la révérence qui sied si bien à sa fonction, effaçait définitivement mon vague à l’âme. De nouveau je sentais en ligne avec mon statut de fouteur de merde.

Mon escapade me valut, de la part de mon cher Ministre, sur le ton taquin qu’il affectionnait avec moi, un rapide interrogatoire sur mes racines locales. Je lui servis avec  effronterie l’histoire très image d’Epinal du petit vendéen crotté, né dans l’eau bénite, élevé par les frères, monté à Paris pour y faire son trou. Mon silence sur ma contribution aux hautes œuvres de mai 68 le renforçait dans ses doutes sur la fraîcheur des salades que je lui servais mais, je suis persuadé que mon ambigüité, mes mensonges, le séduisaient. Fin politique il me prît à mon propre piège en exigeant que je l’accompagnasse à la tribune du meeting.  Je ne pus me défiler. Chloé se gondolait en sirotant le mauvais champagne du Préfet. Du côté de mes amis de la GP je ne risquais pas grand-chose vu que ces jeunes gens ne se compromettaient pas en regardant la télévision de l’Etat oppresseur. C’est plutôt du côté de ma hiérarchie que mon apparition aux côtés d’une des étoiles montantes du régime pouvait me valoir une petite convocation chez le Ministre. Peu m’importait, ça mettait du piment dans mes activités que je commençait à trouver par trop  routinières. Ma ballade avec Chloé m’avait épuisé et, au grand étonnement de cher Préfet, je lui réclamais une chambre pour y pousser un roupillon. Il s’exécutait en pensant sûrement que les cabinets ministériels accueillaient vraiment de drôles de zèbres ; impression renforcée par le fait que cette chère Chloé m’y accompagna. Nous y dormîmes à poings fermés jusqu’à l’heure du meeting. Tout se déroula dans les meilleures conditions, salle bourrée de militants, ovations, discours, applaudissements, sauf que le lendemain, s’étalait à la Une de la Résistance de l’Ouest, une magnifique photo de mon cher Ministre et de moi-même en plein conciliabule à la tribune. Maman la vit. Elle prit soin que mon père ne la vit pas. La messe était dite et je ne le sus pas jusqu’au jour de la mort de papa.  

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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