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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 07:00
Pour un étranger tel que moi, doté d'un CV sulfureux, monter au village rendre visite à un résident, surtout un résident de fraîche date, de plus résident épisodique, le continent ça dilue la corsitude, constitue un exercice qui peut se révéler périlleux. Le FNLC a certes déposé officiellement les armes mais les vieilles histoires de famille, de clan ou de corne-cul peuvent causer des dégâts collatéraux difficilement maîtrisables. Comme je ne suis pas né de la dernière pluie j'avais pris toutes les précautions nécessaires pour que ma venue passe le plus inaperçue possible : mon ami Antoine, haute figure de Patrimonio, avait accepté au débotté de m'y conduire. Dans les temps anciens ma discrétion, lorsque je souhaitais voir un éleveur, passait par les hélicoptères de la Protection Civile qui font partie du paysage de l'île. Aujourd'hui, adoubé par la plaque minéralogique pur sucre d'une figure emblématique du terroir, je devenais intouchable et je ne risquais pas de causer des désagréments à la personne à qui je rendais visite. Pour ne rien vous cacher j'étais dans mes petits souliers, allait-il me prendre pour un fêlé ou un vieux grigou lubrique en mal de jeunesse ? Comme à l'ordinaire je n'avais réfléchi à ce que j'allais dire et à la manière de le dire, j'improviserais !

Le soleil se pointait. Je nageais seul dans la piscine de l'hôtel, Erbaluga  hâvre de paix, pépite nichée au flanc droit du doigt de la Corse, et si j'achetais la belle bâtisse face à la mer ? « L’omniprésence familiale renforce le sentiment de propriété qu’on éprouve, sur les plages de Lavasina et d’Erbalunga, exploitées par presque personne et fréquentées par une poignée de familles locales, ou sur les rives délaissées du golfe de Saint-Florent : le village homonyme se résume à vingt maisons de pêcheurs, une citadelle en ruine et un littoral semé d’algues offert au premier venu, avec ses tours génoises que mes frères et moi partons explorer à mains nues. Les côtes paraissent encore appartenir à tous les Corses, comme l’immense territoire âpre et sauvage que délimite le maquis, à l’intérieur de l’île. » Sous les palmiers, nos amis les guêpes tourbillonnaient au-dessus des sucres du petit déjeuner. La journée s'annonçait belle, ça allait cogner dur sur la Castagniccia, il nous fallait profiter de la fraîcher matinale pour monter au village en espérant pouvoir déjeuner chez notre hôte qui devait, à juste raison, se demander pourquoi je venais le visiter en urgence.

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En montant au village avec Antoine nous évoquions le portrait de  Paul Marcaggi dans le Monde ciselé par Antoine Albertini. Comme lui nous nous inquiétions « d'une démocratisation de la violence que certains ici feignent encore d'ignorer » et nous ne pouvions qu'acquiescer à son esquisse du profil glaçant du tueur des années 2010 dans l'île : « Un jeune adulte avec un travail bidon ou qui pointe au RSA, son polo Ralph Lauren, sa grosse moto achetée à crédit, un peu de deal. Le genre qui tue juste pour exister dans un monde microscopique où personne n'assume plus ses responsabilités. »

Nous qui en avions tant vu mourir dans les années de folie « le tropisme corse n'est pas une vue de l'esprit. Quel praticien, dans une ville de 50 000 habitants, a déjà réalisé quatre autopsies d'affilée en moins de vingt-quatre heures, dans quatre affaires criminelles différentes ? Quel autre médecin légiste s'est retrouvé penché sur le corps d'une connaissance invitée à dîner le soir même ? Robert Feliciaggi, élu de l'Assemblée de Corse, tué en 2006 ; François Santoni, ex-leader indépendantiste, abattu en 2001 ; le capitaine René Canto, policier du RAID, victime d'une fusillade en 1996 : quel légiste aura eu à autopsier, sous une pression judiciaire et médiatique intense, le Who's Who corse de la politique, des affaires, des flics et des voyous ?»

Et Ange Mancini, l'ancien patron de la PJ en Coorse et préfet de police jusqu'en 2002, de rappelr « sa connaissance très fine de tous les milieux fait justement sa force ». Les deux hommes se sont rencontrés à la fin des années 1990. « Parce qu'il est corse jusqu'au bout des ongles, se souvient le flic à la retraite, Paul a su désamorcer des situations explosives où tout pouvait dégénérer. » Comme l'épisode traumatisant qui a vu Marcel Lorenzoni – figure historique du nationalisme corse – et son fils s'entre-tuer à coups de couteau au cours d'une randonnée en montagne, en juin 2000.

Rappelle-toi le débat sur France3 entre Marcel Lorenzoni et Lucien Tirroloni, ils en étaient venus aux mains... Morts tous les deux.

Témoin à un mariage, Paul Marcaggi s'envole devant les invités médusés à bord d'un hélicoptère qui le dépose à Bastelica, le village des Lorenzoni, où les corps du père et du fils ont été transportés dans la maison familiale. Ange Mancini :

« C'était très tendu, les proches affluaient, ils refusaient que les dépouilles soient transférées à la morgue d'Ajaccio. Paul a calmé les esprits, est parvenu à un compromis : les autopsier sur place. Sans lui ce jour-là, on avait droit à un drame de plus. »

Le drame, toujours le drame, cette île se complaît dans une dramaturgie sanglante, indescriptible car elle puise ses racines dans un terreau identitaire où se mêlent une histoire ressassée, fantasmée, enjolivée, un clanisme encore puissant, un nationalisme dévoyé, une incapacité à regarder en face la réalité. Le FLNC venait de déposer les armes dans une totale indifférence mais les meurtres égrenaient toujours leur sanglante litanie sur la base d'un scénario quasi-immuable : les tueurs opéraient à moto. Corse-Matin titrait Le Sartenais entraîné dans la spirale meurtrière, l'ordinaire. Antoine et moi parlions des enfants, je me disais dans mon fors intérieur que j'étais un vieux père indigne. 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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