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17 août 2014 7 17 /08 /août /2014 09:00

Pourri, tout semblait pourri, même le temps, sur les vitres de la véranda de la Mouzaïa la pluie faisait des claquettes matin, midi et soir, tout suintait l’ennui, comme une envie de passer ma vie sous la couette avec Émilie. Privé de la lumière du petit matin m’extraire de la ouate du sommeil pour écrire me pesait, alors pour ne pas perdre pied je me plongeais dans mes petits carnets. Mes miettes de vie, et avec la bénédiction du hasard je retrouvais les notes  que j’avais griffonnées lors de ma lecture de « Qu’as-tu fait de tes frères ?» de Claude Arnaud acheté à l’Écume des Pages après avoir entendu Guy Bedos en dire grand bien. La quatrième de couverture m’avait conforté « c’est la confession d’un enfant d’une époque qui continue de hanter notre imaginaire. » Né en 1955, l’auteur fut un adolescent post-soixante-huitard – à 12 ans il était allé traîner ses belles grolles à la Sorbonne et à l’Odéon – et sa plume vive, ironique, sans concession m’a scotché à ce roman autobiographique. Heureux comme un gamin au lendemain de ses premiers émois, j’exultais. Si je ne m’étais pas retenu je serais remonté me blottir dans la douce chaleur de notre lit. Tout était soudain si neuf pour moi que je m’efforçais, sans grand succès, de serrer tous mes freins. Mes derniers feux, je vivais au présent avec une seule ambition être à la hauteur, m’infuser d’elle avec légèreté, à la bonne distance. Tout me ramenait à elle, j’en goûtais le plaisir sans aucune restriction.


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Je ne me lassais pas de relire mes notes écrites comme toujours au crayon :


« En survolant la Giraglia, j’ai l’impression de toucher des yeux ce caillou couvert de myrte et de lentisque. Les hublots deviennent autant de masques qui grossissent les contreforts du cap Corse, un index tendu vers le golfe de Gênes… »


« Une forte odeur de maquis me gagne à l’aéroport de Bastia-Poretta, quelque chose d’âpre et d’entêtant qui fait battre mon cœur et me confirme que je suis Corse aussi…»


« Mince et Coquet, Jean se parfume, se laque et parle pointu sans accent ou presque. Chef incontesté du clan, il dirige la section corse du Parti radical, a ses entrées à Paris, salue Pierre Mendès-France et François Mitterrand à la Chambre et se voit presque chaque jour consacrer un article dans la presse locale que ma grand-mère collectionne dans un grand scrapbook.


Ayant longtemps plaidé au barreau de Bastia, Jean Zuccarelli se fait régulièrement élire au conseil général depuis 1932, à la députation depuis 1962, et s’apprête à conquérir la mairie. Son propre beau-père, Emile Sari, l’a fait avant lui et durant tout l’entre-deux-guerres, où il a été un indélogeable sénateur de la Corse après avoir succédé en 1912 à son propre oncle, maire de Bastia et membre du conseil général : les Sari sont les piliers du clan Landry, opposé aux gavinistes conservateurs, un qualificatif qui pourrait désigner un peu tout le monde en l’occurrence, les Casabianca ayant eux-mêmes tourné casaque au début du siècle… »


 « Une partie de la population dépend de leur entregent ou de leur art, Bastia est la ville des Zuccarelli, c’est ainsi… »


« Les jours d’élection, une partie de la famille est conviée à apposer sa signature sur les listes électorales comportant des disparus jamais radiés et soudain ressuscités, un miracle qu’accomplit aussi bien l’autre parti. Ainsi se garde-t-on des mauvaises surprises, en rusant avec la mort.


Toutes les intrigues se nouent et se dénouent chez les Jean, place Saint-Nicolas, une esplanade que l’impératrice Eugénie et le prince impérial ont inaugurée en 1869. Des coups de poing puis de feu sont parfois échangés dans l’immense escalier d’honneur, les soirs d’élection : les gros bras du parti adverse disputent les urnes à ceux du clan Zuccarelli pour savoir qui les bourrera. L’un des ballots manquera finir à la mer, lors des bagarres de 1967. Et l’on parle encore de ce soir de 1962 où la famille était partie fêter l’élection de Jean : la foule avait envahi l’hôtel de ville, le balcon s’était effondré, faisant un mort et de nombreux blessés… »


« Les règles du jeu sont ici inversées. C’est l’invalidité qui vaut un salaire, autant que le travail, le bourrage d’urnes qui assure la victoire, autant que la bonne gestion. Le mensonge et l’extorsion sont choses sues. On enfreint la loi avec le consentement d’une République qui, soucieuse d’assurer la paix civile, exonère des droits de succession et abandonne une parties des taxes sur l’essence, les alcools et les cigarettes… »


« L’omniprésence familiale renforce le sentiment de propriété qu’on éprouve, sur les plages de Lavasina et d’Erbalunga, exploitées par presque personne et fréquentées par une poignée de familles locales, ou sur les rives délaissées du golfe de Saint-Florent : le village homonyme se résume à vingt maisons de pêcheurs, une citadelle en ruine et un littoral semé d’algues offert au premier venu, avec ses tours génoises que mes frères et moi partons explorer à mains nues. Les côtes paraissent encore appartenir à tous les Corses, comme l’immense territoire âpre et sauvage que délimite le maquis, à l’intérieur de l’île… »


 « Dans le jardin long et mince qui donne sur la montagne, nous sommes parfois trente-cinq à dévorer la tarte aux herbes et les beignets au brocciu de Jacqueline, les gnocchi de semoule que ma mère découpe à l’aide d’un verre, les salades d’aubergines venues des jardins de Sermano, le village des Turchini, relevées de menthe et de ciboulette, le tout arrosé d’un vin produit dans le Patrimonio par des petits-cousins, les Orenga de Gaffory. »


Ces notes sommeillaient rien que pour elle, en avalant mon café bouillant je n’avais qu’un seul regret : jamais je n’irai au village avec elle… La Corse « une île à faire rougir de honte les toutes les autres…»

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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commentaires

Roger Feuilly 17/08/2014 11:45


Précision : en 2008, c'était Emile Zuccarelli et en 2014, Jean, conseiller municipal depuis 2008.

Roger Feuilly 17/08/2014 11:26


La dynastie familiale, les Zuccarelli, qui règne sur la mairie depuis 1968, a néanmoins été défaite en avril 2014, fait historique, par les nationalistes conduit par Gilles Simeoni (liste
"Ensemble pour Bastia"). Le résultat a même été sans appel : avec une participation de 81 %, la liste Simeoni a obtenu 55,40 % contre 44, 60 %, 9.431 voix contre 7.592. En 2008, Jean Zuccarelli
avait été élu au premier tour avec 56,89 %...


 

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