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24 août 2014 7 24 /08 /août /2014 07:00

J’hibernais. Claquemuré dans mon refuge de la Mouzaïa je tentais de faire face à la situation. Il me fallait de toute urgence colmater les brèches qui s’ouvraient de partout. Cette fois-ci je ne pouvais fuir, m’échapper. Le piège s’était refermé. Mes journées s’étiraient, se diluaient en une attente insupportable. Confronté pour la première fois de ma vie avec un manque profond je me laissais aller, me consumais. Il m’arrivait d’en rire. Rire seul, se moquer de soi-même, cruelle ironie de la complaisance, je ne touchais que la monnaie de ma pièce, mon insondable égoïsme. Alors je jeunais. Épuration. Rien n’y faisait, je ne vivais plus que pour l’instant où, au cœur de la nuit, elle se glisserait sous la couette et que ses pieds glacés viendraient capter ma chaleur. Transfusion. Sa jeunesse rayonnante, son allure de reine, ses fêlures aussi, ce je ne sais quoi que je ne pouvais saisir, me renvoyaient à mon impuissance. Émilie ma volute, tu m’échappais, même si tu ne savais où te menait ton destin. Qu’importait ! S’apitoyer sur soi : intolérable orgueil, il me fallait me soumettre et rien que ce mot me glaçait. Toute ma vie j’avais forcé le cours des choses, plié les autres à ma volonté, à mes rêves et mes désirs, le temps était venu de faire mon deuil, de tourner la page : je ne pouvais l’aimer avec un quelconque espoir de retour. Alors je l’aimerais tout court car je l’aimais comme un dingue, de cette folie que je planquais sous mes grands airs, ma soi-disant distance. Allais-je abdiquer, lâcher prise ? Non j’allais grappiller, laisser de côté mon amour-propre, me foutre comme de ma première chemise de mes échecs, de ses rebuffades, me contenter de peu. Ne rien concéder, prendre le risque de me faire jeter, c’était si neuf que ça me perfusait une rage indestructible. Somme toute la vie était belle, j’allais lui dire vous et l’aimer sans me soucier, léger, me glisser auprès d’elle, me fondre dans son paysage, lire et écrire enfin sans me préoccuper du lendemain.


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Janol Alpin, photographe Parisien

 

« À l’écoute de toi tu passes trop de temps » sur mon premier petit carnet de poche c’est ce que j’avais écrit au crayon, et lorsque j’avais saisi la main glacée d’Émilie, qui était un peu pompette, sur ce trottoir en pente de la rue de Ménilmontant, au pic d’une nuit incertaine, c’était un pacte qui s’était scellé, rien ne pourrait plus nous séparer. Elle était la prisonnière de mon cœur. Prison sans barreaux, nulle levée d’écrous pour en sortir. Libre. « C’est dur… une rupture… », trop fraiche, j’acquiesçais, altière elle filait, les taxis, le deuxième étage d’un doux bordel de garçons, joyeuse petite bande, des rires, le Muscadet de derrière les fagots, les spaghetti au piment nous réunissaient, pour quelques gorgées de bière le temps d’étirait plus encore, venait le petit jour sur Laumière, la masse du parc des Buttes Chaumont, un taxi sympa hélé, « les rêves sont les seuls réceptacles de l’intime ». Aimer n’est pas posséder, alors j’allais l’aimer sur le seul terrain qui me restait, l’écriture, mon goût immodéré pour le drame s’évaporait. « Je vais, comme les accros du casino, me faire interdire d’amour… » encore une de mes formules à la con qui marquait mon retour à la surface.  J’assumais enfin !  Quoiqu’il puisse m’arriver maintenant je m’en fichais. Ma provision d’elle me permettait de reprendre la route, apaisé et serein. L’écriture serait désormais mon unique maîtresse. Dans ma pile de livres en attente j’extirpais « Le jour où mon père s’est tu », ce livre me replongerait dans un temps englouti qu’il me fallait raviver, dépoussiérer.


Robert Linhart, le brillant et intransigeant normalien, exclu de l’UEC : l’Union des étudiants communistes, à la tête des étudiants disciples inconditionnels d’Althusser, fonde à la fin de l’année 1966 l’Union des jeunesses communistes, dite UJC (ml), résolument prochinoise, qui recommande l’établissement de ses militants en usine : les fameux « établis », est l’invité avec quelques camarades, du Président Mao . Comme l’écrit Virginie sa fille « Selon la métaphore de l’époque, il faut être prêt à « descendre de cheval pour cueillir les fleurs » Mao, ses gardes-rouges, sa folle Révolution Culturelle. Linhart et ses fidèles vont s’imprégner des bienfaits de la nouvelle phase de la Révolution Chinoise. Le 14 août 1967, il écrit à sa femme depuis la chambre 310 de l’hôtel des Nationalités, à Pékin :

Mon chaton, hier nous avons visité une commune populaire ; j’attendais cela depuis 1964 ; c’est aussi bien que nous l’imaginions. C’est la voie lumineuse que prendront tous les affamés du monde, tous les paysans de la zone des ténèbres et des tempêtes. Nos entretiens avancent et nos rapports avec les camarades chinois sont de plus en plus excellents. Il nous reste deux jours à passer à Pékin, bourrés d’entretien prévus, avant de partir dans l’intérieur (Kharbin, Shanghai, etc.). Nous avons à peine une minute de répit de temps en temps. Embrasse très fort le bébé pour moi. Je t’aime. Je te couvre de baisers. Tu iras en Chine l’année prochaine, je le veux absolument (et nos amis chinois te connaissent déjà).

Robert.


Dominique Grange Les nouveaux partisans par Manonfanunuche

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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