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10 août 2014 7 10 /08 /août /2014 07:00

Sans même y réfléchir, face à la situation, je décrétais « l’état d’urgence », je prenais enfin conscience que le temps m’était brutalement compté, il me fallait m’extraire sans délai de ma latence, rompre ma déshérence, l’aimer à me péter le cœur !


«Les amoureux d'aujourd'hui

Savent qu'il reste des bancs dans Paris

 … Tant qu’il y aura des bancs reste un pays de sentiments »


Le hasard, mon fidèle allié de circonstance, fit ce lundi très bien les choses. Il me fallait trouver au plus vite un nid d’aigle, inexpugnable, un refuge où enfin j’écrirais, mes mots pousseraient  comme une herbe dans les fentes d’un mur, dans les pierres de l’emploi du temps. Tom partait en Patagonie, face à mon état il eut pitié de moi et me confia les clés de son chez lui à la Mouzaïa. Dans mes souvenirs d’écolier, la Mouzaïa c’était l’Algérie, le col de la Mouzaïa, le duc d’Aumale, sous les ordres du duc d'Orléans commandant en chef, combattant la Smalah de l’émir Abd-el-Kader qui inspira aux zouaves du maréchal Bugeaud le chant de l’Armée d’Afrique : « La casquette du père Bugeaud » que j’avais braillée au temps de mes culottes courtes. Là, dans le haut du 19ème arrondissement, se nichait une oasis, un petit bout de campagne à Paris, des fleurs, des oiseaux, des voies pavées, 250 maisonnettes habitées à la fin du 19ème siècle par les ouvriers qui travaillaient dans les carrières de gypse et de meulière du quartier. Le gypse des Buttes Chaumont, d'excellente réputation,  chauffé à 120 ° dans des fours, donnait un plâtre de grande qualité et la légende, à tort, affirme que celui-ci fut exporté aux États-Unis pour édifier la Maison Blanche, à Washington. En témoigne une rue des Carrières d'Amérique, celle-ci plongeait à pas moins de 1000 mètres de profondeur, étayée par d’énormes piliers soutenant des voûtes hautes de 15 mètres ; des cathédrales !


Émilie, c’est ainsi : elle se prénommait Émilie, je n’avais plus besoin de farder la réalité, de l’affubler d’un prénom d’emprunt pour la protéger, s’étonnait de ma soudaine décision. Alors je fus très disert sur notre nouvelle maison qui, comme toutes les maisons de la Mouzaïa, fut conçue par l’architecte Paul-Casimir Fouquiau, érigée selon le même modèle sur un terrain en pente, avec façade de brique rouge, porte d’entrée étroite, marquise en fer forgé et cour à l’avant.  Les règles strictes de construction furent imposées par la structure du sous-sol truffé d’anciennes carrières, les demeures ne devaient pas faire plus de deux étages. Les maisonnettes appartenaient autrefois à des voies privées fermées. Aujourd'hui ouvertes ces ruelles sont pavées et éclairées par des lampadaires dont le mât est décoré d'une branche de lierre entrelacée selon le modèle « Oudry ». La nôtre bordait la voie « Villa Émile Loubet », me rappelant la République troisième du nom et ses présidents oubliés : Félix Faure, Sadi-Carnot et Armand Fallières mais aussi les poètes Rimbaud, Verlaine, Monet, Laforgue qui voisinaient avec les rues de la Liberté, de l’Egalité, de la Fraternité et du Progrès, la République, toujours la République et ses valeurs. Le clin d’œil du destin, Émilie habiterait Villa Émile Loubet…


Nous quittâmes, à vélo, sans trop de regret les mornes plaines des confins du XIIIe-XIVe pour rejoindre notre nouvelle demeure. Il nous fallut grimper, forcer sur nos pédales, pour atteindre les hauteurs de la Mouzaïa. À destination nous étions nimbés de sueur, fenêtre ouverte, face à elle sous la douche, je m’émerveillais « Y’a toujours des oiseaux à la Mouzaïa ». Affleurement, effleurement, nous fîmes l’amour avec délice sur notre presqu’île et le moka d’Abyssinie qu’Émilie prépara, avec les mêmes soins que Chouchou, bien mieux qu’un visa, me conférait le statut de résident. Je jetais mon statut d’apatride aux orties, j’abandonnais le no man’s land complaisant où je me vautrais depuis toujours. « À cette époque, n’ai-je pas toujours été en retrait, dans la position du spectateur, je dirais même de celui qu’on appelait le « spectateur nocturne » *, cet écrivain du XVIIIe siècle que j’aimais beaucoup… » le Modiano de L’herbe de la nuit « J’ai souvent l’impression que le livre que je viens de finir n’est pas content, qu’il me rejette parce que je ne l’ai pas abouti. Comme on ne peut plus revenir en arrière, il me faut alors en commencer un autre, pour aboutir enfin le précédent. Donc je reprends certaines scènes pour les développer davantage. Ces répétitions ont un côté hypnotique, comme une litanie. Je ne m’en rends pas compte quand j’écris, et puis je ne relis pas mes livres plus anciens car ça me bloquerait… Vous savez, il est difficile d’avoir de la lucidité sur ce qu’on écrit. La répétition vient peut-être du fait que je suis travaillé par une période de ma vie qui revient sans arrêt dans ma tête. »


Quête hypnotique d’une femme que ses héros tentent de retrouver de livre en livre : « C’est la même personne qui revient de roman en roman, mais de façon fantomatique, pas parce que j’aime les êtres éthérés, mais comme une photo qui aurait été rongée par les moisissures du temps et par l’oubli. C’est l’oubli qui est le fond du problème, pas la mémoire. On peut avoir été très intime avec quelqu’un, et, des années après, cette personne apparaît comme rongée, avec des pans entiers manquant dans votre mémoire. Ce sont ces fragments d’oubli qui me fascinent. » Comme Modiano mes petits carnets sont remplis de notes, de traces, d’épluchures de vie « Nous pouvions faire le chemin à pied, mais la perspective de suivre l’interminable rue de la Santé et de longer les murs de la prison puis de l’hôpital Sainte-Anne, à cette heure-là, m’a glacé le cœur. » Notre transport sur une presqu’île, paradoxalement rompait mon retrait, cet isolement me projetait dans le monde et j’allais devoir enfin l’affronter les yeux grands ouverts. Et puis, Émilie serait à deux pas de son travail, la rue de Crimée, droite comme un I qui grimpait jusqu’à Botzaris où la rue de la Mouzaïa son affluent venait se jeter après avoir bénéficiée de l’enfilade des Villas rien que des petits ruisseaux accrochés à son flanc.


* Nicolas Edme Restif, dit Restif de La Bretonne : le narrateur des Nuits de Paris se présente en « spectateur nocturne », drapé dans une large étoffe qu’il maintient au niveau du col…


* Lire une très belle chronique sur la Mouzaïa  link j'en ai emprunté le titre

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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