Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 09:29

Accueillis par le gris de Paris nous sommes allés directement en taxi d’Orly à l’hôpital Sainte-Anne. L’annonce de notre destination au chauffeur lui tira une forme de rictus doublé d’un froncement de sourcils. Les fous n’ont toujours pas bonne réputation, et même si on ne désigne plus leur lieu de rétention par l’appellation d’asile d’aliénés, s’y rendre semble souvent, aux autres, une marque d’infamie. Tout au long du trajet, les coups d’œil du chauffeur dans son rétroviseur, marquaient son envie de nous questionner. Mon air renfrogné l’en a sans doute dissuadé. Arrivé à destination, notre homme fut encore plus étonné de me voir quitter ma compagne, sans aucun bagage, et de m’entendre lui dire d’un ton grave et autoritaire « tu ne dis rien à personne, je ne sais combien de temps va durer mon séjour… » C’était donc moi le fou, pourtant devait-il se dire, il n’a pas la gueule d’un fou. Adeline joua parfaitement le jeu en me serrant dans ses bras. J’entrai d’un pas lourd dans l’enceinte de l’hôpital, sans me retourné. Si l’autre pauvre bougre l’avait su, il aurait été plus encore étonné car sur ma face cachée j’arborais un large sourire car, pour la première fois de ma vie, j’accédais à une liberté pleine et entière. Enfermé j’allais pouvoir me consacrer à ma seule maîtresse : l’écriture. Je connaissais bien les lieux pour y avoir séjourné juste avant l’arrivée de Mitterrand aux manettes. Avant de me rendre au petit pavillon du jardinier je fis le tour des pavillons pour constater que l’hôpital avait perdu son air hostile et pesant. Sans être riant l’atmosphère de Sainte-Anne dégageait de la sérénité, une forme de paix. Je m’arrêtai à la nouvelle cafétéria pour prendre un café. Ceux que j’avais connus lors de mon précédent passage devaient, pour la plupart, être à la retraite. La nouveauté des visages renforçait ma sérénité.


Au début de l’après-midi, Adeline, accompagnée d’un manutentionnaire, m’apportait ma cargaison de livres que nous rangeâmes sur les étagères qui, avec le lit et la grande table, constituait l’essentiel du mobilier de ma nouvelle résidence. Le ménage avait été fait et la maison sentait l’eau de javel. M’installer dans ce dénuement m’apaisait. Nous déjeunâmes de rouleaux de printemps et de nouilles chinoises qu’Adeline avait achetés rue de la Tombe-Issoire puis nous fîmes une sieste sage jusqu’à la tombée de la nuit. Calé dans les oreillers avec le seule rai de lumière d’une petite veilleuse accrochée à la tête de lit j’entamais la lecture d’un livre que j’avais commandé depuis Venise : La ballade de Rikers Island, un roman sulfureux de Régis Jauffret. « Ce roman provoque-t-il parfois un sentiment de malaise ? Oui, assurément. Se lit-il avec plaisir ? Oui, au moins autant ! A peine le livre ouvert, nous voici en quelque sorte complices de l’entreprise de Jauffret.


9782021097597.jpg

 

 

Rickers Island, c’est cette prison new yorkaise, posée au bout des pistes de l’aéroport de la Guardia, là où l’un des hommes les plus puissants du monde va se retrouver enfermé. Evidemment, personne, mis à part l’intéressé, n’est en mesure de raconter comment cette descente aux enfers s’est déroulée. Nous acceptons de fait l’idée que tout ce que nous allons lire, les pensées animales et délirantes de l’ex-patron d’une « institution financière », les états d’âmes de sa grande bourgeoise d’épouse, ex-star de la télévision, le cynisme absolu du grand chambellan qui chaperonne le « futur président de la république », la honte de la femme de chambre la plus célèbre de l’histoire… tout pourrait être vrai, mais rien n’est moins sûr. Nous voici voyeurs, sans doute, même si c’est d’un paysage imaginaire que nous nous remplissons la rétine. Régis Jauffret excelle dans la construction de cette « réalité augmentée ». Son récit est violent, touchant aussi. Il y a dans cette affaire, tous les ingrédients d’une tragédie moderne. L’amour, le risque, l’ambition, le mépris, le sentiment de classe et de caste. Si tout ceci n’avait existé, il aurait mérité d’être inventé. »


Armé de mon petit crayon de papier j’encadrais des passages :


Le passage au contrôle de police de Roissy de l’épouse bafouée donne le ton : « il (le policier) lui a rendu le passeport, impatient d’avoir fini  son service pour pouvoir se connecter et annoncer au monde l’arrivée imminente à New-York de la femme du baiseur fou »


Adeline à son réveil me demandait de lui lire quelques glanes de ma lecture. Je choisissais à dessein les plus incisives :


« Foin… des journalistes briefés par le grand chambellan (l’homme à la Porsche Panemara), muets, complices et maintenant moralistes, délateurs,  louant la vertu, la famille et la paix des ménages, attablés dans leurs rédactions où l’on sélectionne les stagiaires à leur arrière-train comme des juments »


« Seuls les gros (porteurs) prenaient âprement sa défense (du banqueroutier), espérant rassurer les marchés, voir les cours se redresser et finalement rafler leur mise. Un poste de ministre,  de secrétaire d’Etat, la direction d’un musée, d’un centre culturel, d’un théâtre de marionnettes en tenues folkloriques géré pour moitié par le conseil régional, le reste partagé entre une municipalité lige et le ministère de la Culture. »


« Une chambrière noire comme un pneu, prompte à la rapine, au mensonge, si souvent cul par-dessus tête qu’on pouvait confondre ses joues avec sa paire de fesses, une créature dont tous les orifices happaient le pauvre pénis du Blanc pour lui faire payer au prix de l’uranium enrichi chaque goutte de sperme répandu.


Une putain qui avait porté plainte pour viol parce qu’il avait oublié de payer la passe, lui qui croyait du fond du cœur que l’honneur de l’avoir lapé lui avait servi de récompense. Un magistrat tatillon aurait pu tout au plus le condamner à une amende pour délit de grivèlerie. »


« Les petits camarades serviles, gens de pouvoir, hobereaux d’arrondissement, apparatchiks, hier tous ensemble aplatis, lui servant de tapis rouge, de moquette, joyeux de se laisser fouler quand il  visitait son parti comme un fermier sa porcherie ; qui malgré leurs dénégations ont déjà la bave au coin des lèvres cherchant du groin le prochain chêne truffier.»

Partager cet article

Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
commenter cet article

commentaires

  • : Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • : Espace d'échanges sur le monde de la vigne et du vin
  • Contact

www.berthomeau.com

 

Vin & Co ...  en bonne compagnie et en toute Liberté pour l'extension du domaine du vin ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Articles Récents