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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 07:00

Au lieu de prendre l’avion pour retourner à Venise nous louâmes une petite auto, une Fiat bien sûr et j’eus une petite pensée pour mes camarades des BR qui s’étaient échinés sur les chaines  de l’usine de Mirafiori. Adeline voulait découvrir la Toscane avant l’arrivée de ma petite famille pour les fêtes de fin d’année. Comme j’adore me faire trimballer en auto je cédais sans beaucoup de résistance à sa demande. En plus j’adore la Toscane. Je plongeai dans mes souvenirs pour retrouver les hôtels de charme et les petites tables familiales nichés dans des villages loin des routes touristiques. Nous mangeâmes, nous bûmes, nous marchâmes dans la campagne, nous fîmes de longues siestes, nous étions hors du temps. Adeline chargeait le coffre de victuailles et de bouteilles en prévision des ripailles à venir. Moi coq en pâte je me contentais d’égrener à la demande mes souvenirs.


Le Comité de grève, réuni dans la salle des professeurs, recevait le Doyen, Claude Dupond-Pronborgne, flanqué des quelques professeurs qui ne s'étaient pas tirés, suivis d'un paquet de maîtres-assistants et d'assistants penchant plutôt de notre côté. Sans autre forme de procès nous avions convoqué le Doyen - avec la dose de grossièreté qui sied à une assemblée dont c'était le seul ciment -  pour vingt heures, afin qu'il prenne acte de nos exigences. Pas question de négocier avec lui, même si nous n'étions d'accord sur rien, sauf de maintenir la mobilisation, il devait bouffer sa cravate. Sans protester, le Doyen et son dernier carré avait tout avalé. Tous arboraient le col ouvert, le tableau était pathétique. Tous à plat ventre, même Salin, l'un des futurs thuriféraires des papes de l'Ecole de Chicago nous donnait du cher collègue. Mais si eux étaient pathétiques nous, nous étions lamentables. Nous pratiquions une forme très primaire de langue de béton brut mal décoffré, grisâtre, granuleuse, du genre de celle qu'on utilise pour se lester avant de se jeter à la baille un jour de désespoir sans fond. «  Sous les pavés, la plage... » Nous étions à cent lieues de la poésie de nos graffitis.

 

Vers onze heures, face à l'enlisement, je pris deux initiatives majeures : ouvrir en grand les fenêtres - le nuage de notre tabagie atteignant la cote d'alerte - et proposer une pause casse-croûte. Pervenche, avec son sens inné de l'organisation, à moins que ce fusse son atavisme de fille de chef, nous avait fait porter par le chauffeur de son père – sans doute était-ce là une application directe de l'indispensable liaison entre la bourgeoisie éclairée et le prolétariat qu'elle appelait de ses vœux – deux grands cabas emplis de charcuteries, de fromages, de pain et de beurre, de moutarde et de cornichons, de bouteilles poussiéreuses de Bordeaux prélevées dans la cave de l'hôtel particulier de la place Mellinet. Rien que de bons produits du terroir issus de la sueur des fermiers des Enguerrand de Tanguy du Coët, nom patronymique de mon indispensable Pervenche. Quant au Bordeaux, le prélèvement révolutionnaire s'était porté sur un échantillon représentatif de flacons issus du classement de 1855. Face à cette abondance, la tranche la plus radicale du Comité hésitait sur la conduite à tenir : allions-nous nous bâfrer en laissant nos interlocuteurs au régime sec ou partager avec eux notre pitance ? Ces rétrécis du bocal exigeaient un vote à bulletins secrets. A dessein je les laissais s'enferrer dans leur sectarisme.

 

Sans attendre la fin de leur délire je sortais un couteau suisse de ma poche, choisissais la plus belle lame et tranchais le pain. Face à ce geste symbolique le silence se fit. De nouveau je venais de prendre l'avantage sur les verbeux, leur clouant le bec par la simple possession de cet instrument que tout prolo a dans sa poche. Eux, l'avant-garde de la classe ouvrière, à une ou deux exceptions près, en étaient dépourvus. Dupond-Pronborgne étalait sur sa face suffisante un sourire réjoui : il exhibait un Laguiole. Je lui lançais « au boulot Doyen, le populo a faim ! » Spectacle ubuesque que de voir notre altier agrégé de Droit Public embeurrer des tartines, couper des rondelles de saucisson, fendre des cornichons, façonner des jambons beurre avant de les tendre à des coincés du PCMLR ou des chtarbés de l’IS ? les situationnistes de Guy Debord. Nous mâchions. Restait le liquide et là, faute de la verroterie ad hoc, nous séchions. Se torchonner un Haut-Brion au goulot relevait de la pire hérésie transgressive dans laquelle, même les plus enragés d'entre nous, ne voulait pas tomber. Que faire ? Face à cette question éminemment léniniste, nous dûmes recourir à l'économie de guerre, c'est-à-dire réquisitionner les seuls récipients à notre disposition soit : trois tasses à café ébréchées, oubliées là depuis des lustres ; deux timbales en fer blanc propriété de deux communistes de stricte obédience qui les trimballaient dans leur cartable, un petit vase en verre soufflé et quelques gobelets en carton gisant dans une poubelle.  

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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commentaires

Pierre-Marie Bourdaud 16/12/2013 18:55


« Nous étions à cent lieues de la poésie de nos graffitis ».


N’ayant pas assisté à la scène que vous racontez, je ne puis mesurer les lieues en question. Mais pour la
poésie je confirme, au moins celui que les potes anars avaient tagué (comme on dit maintenant) face au RU de la Lombarderie :


« Ni Dieu ni maître » (bon, ça c’est la basique)


Des cacathos outrés étaient venus pour détourner le sacrilège barrer les deux « ni » et
rajouter des mots de sorte que le slogan devienne « Dieu, le seul maitre », souligné d’un vengeur « et il sera défendu ! »


Mes potes avaient eu le dernier mot avec un ajout coquin : « Aaaamen !

JACQUES BERTHOMEAU 16/12/2013 19:14



Je confirme les faits sauf que je n'ai pas souvenir du " il  sera défendu " mais la mémoire 



Aredius 14/12/2013 16:16


Merci, merci pour cette page !


A l'époque j'étais à Poitiers. Vous aviez Salin à Nantes ? ou alors venait-il faire des vacations de Poitiers (Nantes n'était pas alors université).


DP est devenu sous un autre nom recteur. 


Pervenche... j'ai connu. Un directeur du lycée catho près de Talensac ?

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