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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 07:00

Matteo avait tout prévu, son maître d’hôtel nous porta des vêtements d’été en lin à notre taille puis une dînette copieuse qu’il déposa sur la terrasse surplombant notre étage. Adeline en se glissant dans la robe chasuble me dit d’un air extatique « mon Dieu que c’est bon de se glisser nue dans une telle merveille… Comment me trouves-tu ?

-         Comme une fille !

-         Ça veut dire quoi comme une fille ?

-         Que je vais te fesser à cul nu si tu continues de minauder…

-         Je ne minaude pas sale macho. Essaie donc d’accéder à mes fesses et tu verras de quel bois je me chauffe…

-         Rassures-toi je n’ai pas l’intention de passer à l’acte !

-         Que tu dis…

-         Mangeons, j’ai une dalle terrible…

-         C’est l’âge…

-         Oui je compense mes insuffisances…

Adeline mangea deux fois plus que moi mais dès le melon au jambon de Parme elle m’avait pris de cours en jouant sur la corde sensible. « Comme je sais qu’au fond sous tes airs de mec revenu de tout tu es un pro, tu vas me raconter comment tu as infiltré la Gauche Prolétarienne…

-         Rien que ça la belle…

-         Oui mon grand !

-         Bon point, tu n’as pas dit mon vieux.

-         Arrête ton char sinon je te viole.

-         Que tu dis…

-         Allez racontes…


Et bien sûr j’ai raconté. « Le 1er septembre 1969, c’était un lundi quand je m’étais au bureau d’embauche de Citroën, quai de Javel, c’était plein de cols blancs et de petits culs frais de dactylos qui arpentaient les couloirs avec des airs inspirés pour les mecs et dédaigneux pour les filles qui froufroutaient salement devant eux. Pour ne pas me faire remarquer je regardais le bout de mes grosses grôles. Une grosse moustachue en blouse grise m’avait fait remplir les formalités d’usage, plein de paperasses sur lesquelles je m’appliquais à écrire de la pire façon des trucs sur moi que j’avais appris par cœur. Ensuite, une poulette m’avait dirigé vers le bureau du responsable du pointage où officiait, derrière un petit bureau métallique, un grand mec au crâne rasé qui avait une gueule de juteux de l’armée, et qui s’avéra par la suite être un ancien sous-off qu’avait fait l’Indochine et l’Algérie, plus caricatural que nature, raide et con à la fois. Manifestement ma gueule lui déplaisait et, pour me faire chier, il m’avait collé dans l’équipe de nuit : j’embauchais à neuf heures du soir et je finissais à cinq heures du mat. À part les affres de mon Golgotha quotidien, ça m’allait comme un gant car ça me laissait du temps pour aller traîner mes grolles du côté des réunions secrètes de mes amis les «tigres en papier de la Gauche Prolétarienne » que j’étais chargé d’infiltrer ». Il m’expédia à l’usine Citroën du quai Michelet à Levallois-Perret, celle où l’on fabriquait la « deuche » la chouchoute des babas cools.


Pour moi c’était, tout, sauf cool, mais la galère. Mon boulot, boucheur de trou sur la chaîne de montage de la « caisse », consistait à charroyer entre l’atelier de soudure et celui d’emboutissage des structures métalliques pour pallier les anomalies constatées sur certaines caisses et éviter un trou dans l’assemblage. Entre les deux ateliers, cent mètres où je devais pousser, courbé, arc-bouté, une sorte de fardier, dont les toutes petites roues collaient au goudron, rempli de carcasses en tôle tout juste sorti des presses. J’en chiais, ça me sciait les reins et, comme ce sadique de contremaître, lorsque je lui avais demandé poliment des gants, m’avait ri au nez en me balançant goguenard « tu te démerdes y’en a pas… » - y’avais jamais rien dans cette boîte de merde c’était comme ça chez Citroën le royaume du bout de ficelle – je me faisais bouffer les mains par le nu tout juste refroidi de la tôle et cisailler les doigts par tous les angles de ces putains de pièces.


 

Les nervis, la couche de brutes épaisses qui évitait à la caste des ingénieurs géniaux – les pères de la DS – de se préoccuper de la lie des OS, m’avait classé dans la catégorie « intellos », tous ces branleurs qui venaient les faire chier et foutre le bordel en s’immergeant dans la classe ouvrière, ici fortement représentée par les « bicots » et les « crouilles » ex-fellaghas coupeurs de couilles des braves défenseurs de l’Algérie Française. La manœuvre des « génies » de la place Beauvau fonctionnait à merveille : j’allais plaire aux illuminés de la Gauche Prolétarienne. Lorsque je sortis de l’usine, encore plein du fracas des presses, cassé par la nouvelle gestuelle que m’imposait le charroi de pièces en tôles coupantes qui me mettait les mains en sang, vidé de toute envie et affamé, j’enfourchais ma mobylette et je fonçais jusqu’à mon gourbi de la Butte aux Cailles pour me jeter sous une douche bouillante. Décapé, propre sur moi, je gagnais Montparnasse où j’allais, dès l’ouverture, poser mon cul sur la paille des fauteuils nickel du Sélect. En dépit de mon décrassage je devais suinter l’ouvrier car les garçons me tiraient des mines dégoûtées en prenant ma commande. Je les ignorais en m’empiffrant de leur petit déjeuner continental. La faune matinale me plaisait ; des femmes entre deux âges me mataient ; des intellos en velours côtelé péroraient ; quelques filles en mini-jupes et bouquins sous le bras faisaient escale et pépiaient ; de vieux messieurs à rosette lisaient la presse du matin ; moi je somnolais doucement jusqu’aux environs de neuf heures.


 Sans rouler sur l’or, comme la grande maison continuait de m’assurer mon traitement de fonctionnaire de police, qu’elle prenait en charge le loyer de mon gourbi de la Butte aux Cailles, et que la maison Citroën m’assurait le maigre salaire d’un OS – toujours assez mince même si les accords de Grenelle avaient rallongé un peu la sauce – je pouvais me permettre de claquer un peu de blé pour me faire plaisir. Ferdinand qui était de service le matin, après m’avoir battu froid les premiers jours, face à ma munificence et ma lecture du Monde, me prit très vite sous sa protection. Archétype du vieux titi parisien il alternait des réparties désopilantes et des propos de la France un peu rance qui râle à tout propos sur tout et rien. J’étais bon public, me gondolais à la plus petite plaisanterie, approuvais ses pires insanités. Le Fernand appréciait. Le seul nuage obscurcissant un peu  notre lune de miel provenait du flou de mes réponses lorsqu’il tentait de me pousser aux confidences sur mes activités. Je le faisais, non que je craignais son indiscrétion, d’ailleurs j’aurais pu m’inventer une troisième vie, mais parce que voulais le tenir un peu à distance avec juste ce qu’il faut de mystère. »

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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commentaires

Alain Leygnier 18/08/2013 10:42


A propos de la bonne parole révolutionnaire portée dans les usines après 68, on pourra lire d'un œil historico-documentaire, "l'Etabli", de Robert Linhart (Editions de Minuit), sociologue, ancien
élève de Normale Sup.

JACQUES BERTHOMEAU 18/08/2013 10:46



Ce que votre taulier à fait bien sûr mis encore plus intéressant le livre de sa fille Virginie



Le jour où mon père s'est tu, Éditions du Seuil, collection « H.C. – essais », 2008 (prix de l'Essai L'Express 2008).




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