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15 septembre 2013 7 15 /09 /septembre /2013 07:00

Jamais de ma vie je n’avais entretenu une telle relation avec une jeune femme, c’était tendre, plein de fou-rires et d’échappées belles. Des mots de prédation avaient disparus de mon vocabulaire. Je me laissais aller à me conduire comme un vieux gamin qui se fout du quand dira-t-on. Il est vrai qu’à Venise nul ne se souciait de nous. À Paris tout allait bien. Les enfants grandissaient en âge et en sagesse ; Jasmine militait. Moi je respirais. Adeline ne m’envahissait pas elle me bordait de sa jeunesse insolente et rayonnante. Pourtant un matin en farfouillant dans mon sac je retrouvais niché, tout au fond, un de mes petits carnets sur lesquels je griffonnais tout et rien. Je le posai sur la tablette à la tête de mon lit. J’étais plongé dans la lecture de la presse quotidienne lorsqu’Adeline le découvrit. Elle me dit « je peux ? » je lui répondais machinalement « oui… » Comme à l’accoutumée elle s’était blottie tout contre moi car, en dépit de la moiteur vénitienne car elle avait toujours froid. C’est vrai qu’elle avait en permanence les pieds gelés. Elle les plaçait sous mes cuisses. J’adorais cette intimité. C’est une petite rigole tiède sur mon épaule qui me tirait de ma lecture. Je m’en inquiétais. Adeline pleurait en silence, sans renifler. Mon petit carnet ouvert gisait sur le plat de sa cuisse. Je ne savais que dire. Qu’y avait-elle découvert pour se mettre dans un tel état ? Sur ses joues les larmes redoublaient. Désemparé je ne sus que les essuyer avec le revers de ma chemise. Soudain elle se redressait, se posais face à moi en s’agenouillant, bras croisés sur sa belle poitrine. « Pourquoi tu as écrit ça ?

-         Écrit quoi ma belle ?

-         Que ça t’allait comme un gant ?

-         Je ne comprends pas…

-         Lis, là !

Elle pointait le doigt en me tendant le petit carnet. Je déchiffrais mes pattes de mouche tout en haut de la première page « J’ai passé la cinquantaine. C’est-à-dire que la mort ne doit pas avoir à faire une longue route pour me rejoindre. La comédie est fort avancée… » et j’avais écrit sous cette citation de Cocteau dans la difficulté d’être : « ça me va comme un gant ! »

-         C’est ça qui te mets dans un tel état ?

-         Oui je ne veux pas te perdre !

-         Ce n’est que le constat de la réalité Adeline, ça ne fait pas mourir…

-         Ne prononce pas cet horrible mot…

-         Promis la belle, sèche tes yeux. Je t’emmène déjeuner à Burano à la Trattoria de Romano.

Adeline enfila un tube bleu de Klein et passa un tee-shirt court. « Je te plais ? »

-         Ne fais pas l’enfant ?

-         Seul ton avis compte !

-         Tu dis n’importe quoi…

-         Retire ça sinon je reste ici à bouder…

-         OK tu me plais, je suis fier de toi, ça te vas ?

-         Tout juste c’est comme si tu avouais d’être content de promener une pouf avec deux sous de cervelle…

-         T’as un plus gros QI que moi. Tu rappliques j’ai une faim de loup.

-         Moi aussi !

 

Nous prîmes la vedette. Nous nous goinfrâmes de poisson grillé accompagné d’un risotto d’enfer. Nous bûmes beaucoup et pourtant je trouvai la force de reprendre le fil de mon histoire ;

 

À l’usine de Levallois, mon premier contact avec le noyau dur des syndiqués, je l’avais eu avec les vendeurs du journal « l’Étincelle », des trotskystes marginaux, avec qui j’entamais des discussions animées dans les cafés environnant. C’étaient de braves mecs, englués dans leurs querelles intestines, en butte avec les membres du « parti ouvrier stalinien » qui tenaient, au travers de la cellule du PCF, les adhérents de la CGT de l’usine. Leur feuille de choux avait un certain succès auprès des ouvriers ce qui emmerdait les plus sectaires des communistes. Ils la bricolaient avec les moyens du bord, achetaient les stencils, le papier et l’encre, et avec le pognon récolté lors de l’organisation d’une tombola, qui eut un franc succès, ils purent acquérir la bécane pour tirer leur bulletin. De cette tombola, ils aimaient raconter l’anecdote des lots. Ceux-ci avaient été fournis par des copains du PSU : du vin, des conserves mais aussi des livres. Certains ouvriers, qui ne lisaient guère, leur dirent que c’était une bonne idée de placer des livres dans les lots, alors que les paniers garnis du PCF, eux, ne contenaient que de la bouffe. Lors du tirage de la tombola, autour d’un verre, les oreilles des alignés sur Moscou sifflèrent ce qui, bien sûr, mis un peu plus d’huile dans les rapports cordiaux entre la maigre poignée de militants syndicaux de l’usine.

 

 Moi, ce que j’aimais par-dessus tout c’était d’entendre les histoires des anciens. Lucien, un vieux tourneur, racontait qu’à la Libération, le Parti Communiste était si puissant qu’il lui suffisait de convoquer une réunion de section pour que l’usine s’arrête. Mais, comme c’était, avec Marcel Paul Ministre de la Production Industrielle, l’époque du « produire d’abord ! » et que « la grève était l’arme des trusts », l’heure n’était pas aux débrayages, pire lorsque le directeur organisait une réunion à la cantine pour demander : « Mes amis, il serait bon qu’on puisse produire 17 tours le mois prochain ! » le responsable syndical prenait alors la parole pour surenchérir : « Camarades, nous pouvons en sortir 20 ! ». Et Lucien d’ajouter, en se marrant, « et, bien sûr, on les sortait ces putains de tours. Pour la France… ». Nous éclusions nos godets en claquant de la langue, comme si nous célébrions encore la performance. Lucien était un accro de l’Aligoté. « Ça me fluidifie le sang… » disait-il « avec toute la merde qu’on respire dans ce trou à rats c’est comme si je m’essorais l’intérieur d’un coup de bon air de Bouzeron, mon village natal… » Entre deux tournées, il se roulait des clopes au gris Scaferlati et, le jour où il m’avait raconté l’histoire du délégué syndical productiviste, un peu cabot, le Lucien avait attendu que je sois bien enveloppé des brumes de l’Aligoté, pour me livrer le plus drôle de l’histoire : « Tu sais, le gars qui joue du piano dans les fêtes syndicales, un foulard rouge autour du cou, c’est notre chef d’atelier. Celui qui nous fait suer le burnous. Be oui, l’a bien changé, mais c’est le même qui léchait le cul des copains de Thorez… »

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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