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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 07:00

Le soleil s’extirpait de la lagune. Le maraîcher nous embarquait, Adeline et moi, dans une vieille Fiat Panda d’un bleu lavande délavée et, sur des sentiers défoncés, nous charroyaient jusqu’aux champs où les  cueilleurs avaient soigneusement déposés les têtes violette des castraures dans de grandes calebasses en osier tressé qui allaient être transbordées vers le marché du Rialto. Notre conducteur se faisait un malin plaisir à rouler à l’italienne, à fond la caisse, et à nous abreuver d’un patois vénitien qui ne troublait en rien Adeline. Elle répondait du tac au tac à ses allusions salaces. Il en restait pantois qu’une nana lui claqua ainsi le bec avec autant d’aplomb. Bien sûr  assis à l’arrière je bénéficiais à plein de l’absence totale de suspensions. Notre chauffeur se payant toutes les ornières trop occupé qu’il était à contempler les cuisses bronzées d’Adeline. Je le soupçonnais d’avoir à dessein pris le plus long chemin pour nous conduire aux champs de castraures. Malgré le mauvais traitement que je subissais j’apercevais au détour s’un virage pris sur les chapeaux de roues des alignements de ceps de vigne. Je gueulais stop ! Le Schumacher des artichauts pilait. Adeline se cramponnait à son siège pour ne pas embrasser le pare-brise. Au grand désappointement du dragueur Adeline s’extrayait de son siège pour que je puisse descendre et lui demandait avec un grand sourire d’attendre.


À notre grand étonnement au milieu d’un rang se tenait un grand jeune homme qui s’adressait en français à ce qui me sembla être des ouvriers tunisiens. Nous le hélâmes. Il vint vers nous d’un pas nonchalant. Adeline, sans préambule, après l’avoir salué le harponnait. « Pourquoi des vignes ici. C’était à qui ? » Le grand type souriait en entreprenant de se rouler une cigarette. Adeline lorgnait dessus. Il lui tendait. Elle la fichait entre ses lèvres. Il l’allumait avec un Zippo et répondait aux interrogations de l’impatiente. « C’était au tournant du siècle, mon patron Michel Thoulouze, le type qui a inventé les Nuls sur canal, a appris que Venise avait eu ici un vignoble, jusqu’au XVIIe siècle. Il le vérifia sur d’anciennes cartes. En 2002, répondant au défi d’amis italiens, il décida alors, sans rien y connaître, de planter des vignes autour de son domaine : 11 hectares, les gens du cru le prenaient pour un pazzo, un fada. Pour un défi c’était un vrai défi que de réimplanter de la vigne dans une île où les agriculteurs cultivaient le petit artichaut violet. Les convaincre d’abord puis trouver les bons cépages. Ce fut Alain Graillot, l’homme de Crozes-Hermitage, qui s’est chargé de sélectionner les cépages retenus. Des cépages locaux, italiens du nord, la malvasia istriana, un cépage de Vénétie, auquel a été rajouté du vermentino et du fiano di Avellino pour constituer un assemblage précis, tout en fraîcheur et en acidité contrôlée, plantés « francs de pied ». Pour le travail préalable du sol, avant les plantations, c’est le couple Claude et Lydia Bourguignon, qui ont déclaré la terre de San Erasmo idéale pour réaliser un beau vin blanc. Vignes hautes, deux mètres, grâce à de minuscules canaux en forme de dents de peigne, l’eau de la lagune vient chaque jour purifier la base, le vin du domaine d’Orto est vinifié par Graillot, dans le chai de vinification spécialement construit pour l’aventure. Une aventure qui a un coût : 1 million d’euros environ. L'Orto Venezia, jardin de Venise, est depuis 2008 sur les tables des restaurants de Venise. Enfin comme à Venise l’Histoire est toujours présente sachez que désormais, Michel Thoulouze possède un privilège unique : « ouvrir et fermer lui-même les écluses de San Erasmo. « C’est le magistrat des eaux de la ville qui m’a remis les clefs »


Nous le quittâmes à regret. Adeline avait faim. Notre chauffeur nous pilota de façon plus soft jusqu’à une minuscule trattoria qui cuisinait le poisson de la baie en grillades sur les sarments des vignes d’Orto di Venezia. Adeline, fatiguée me proposait d’aller nous allonger sur une mince langue de sable fin. Elle se pelotonna tout contre moi et nous dormîmes au soleil. À notre éveil bien synchronisé nous avions soif. Le patron nous servit un limoncello frappé. Adeline jamais en reste me demandait en ma massant la nuque « et si tu reprenais ton histoire de Robert là où tu l’as laissée… » Bien évidemment je m’exécutais. « Le papier des bourrins, appellation contrôlée des RG , sur Robert insistait lourdement sur son naufrage au temps de l’apogée de sa gloire de grand timonier de l’UJC (ml). Barricadé dans ses certitudes, alors que les barricades s’érigeaient au Quartier Latin et que les «émeutiers » s’affrontaient avec les mobiles et les CRS, lui campait à Ulm dans son splendide et orgueilleux isolement. Mes fouilles-merde, comme à leur habitude se complaisait dans le touillage d’un ramassis de ragots de fond de chiottes qui débouchait sur des analyses aussi foireuses que douteuses. Pourtant, il en ressortait tout de même que Robert ne dormait plus, vivait dans une excitation extrême car, déjà, la réalité échappait à ses schémas théoriques. Lui qui rêvait debout de la jonction des étudiants avec le prolétariat assistait au dévoiement d’un puissant mouvement par des « petits bourgeois ». 

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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