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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 07:00

Adeline s’initiait à l’art de la confection de la sauce tomate et des raviolis à la vénitienne avec le chef Daniele qui en profitait pour lui faire une cour assidue, théâtrale, avec force de gestes et de compliments appuyés. Le pauvre, beau gosse, cheveux de jais, un peu empâté, se laissait prendre au jeu du chat et de la souris, que pratiquait avec gourmandise, ma nouvelle compagne. Elle ne faisait rien pour décourager ses assiduités mais dès qu’il la serrait de trop près, un petit coup de patte, griffes rentrées, lui signifiait que la limite était atteinte. Et l’autre, sans jamais se décourager, reprenait de plus belle. Adeline, même concentrée sur son apprentissage, lorsqu’elle le regardait faire, lui parlait de moi, en un italien, de plus en plus compréhensible, truffé de mots crus bien français. Tout simplement, elle lui décrivait nos ébats amoureux, avec force détails, et Daniele, qui certes ne comprenait pas tout, marquait l’étendue de sa souffrance par des mimiques de supplicié. Bien évidemment, je n’assistais pas aux séances c’est Adeline qui me le racontait lorsqu’elle revenait avec le fruit de son travail. Je soupirais tout en me délectant. Elle riait. « Je suis une femme fidèle…

-         Et moi un infidèle congénital…

-         N’exagère pas mon grand, avec moi tu ne trompes pas ton épouse légitime…

-         Je fais quoi alors ?

-         Tu inities une fille qui aime les filles à la dure vie que l’on vit…

-         Tu plaisantes j’espère !

-         Non je suis des plus sérieuses. Tu transmets…

-         Vu comme ça tu soulages ma conscience.

-         Arrête ton char et reprend ton récit car, maintenant que je te nourris, tout travail mérite salaire…

-         Puisque c’était mangeable je m’exécute !

-         Espèce de grand salaud, dis-moi que c’était délicieux !

-         Plus que cela ma belle un enchantement…


Avant de rencontrer Marie, je vivais de peu, arrondissant mon petit pécule comme pion à mi-temps dans une boîte de curés. Mon menu-type : pâtes, œufs au plat et riz au lait me comblait comme tes excellents raviolis. Sapé comme un prince par ma très chère maman j'étais un privilégié car je logeais en ville. Un rez-de-jardin, rue Noire, dans le pavillon d'une vieille baveuse pour qui j'assurais l'approvisionnement et la maintenance de sa chaudière à charbon. Certains soirs, lorsqu'elle s'ennuyait, je devais me taper un petit sherry avec des gâteaux secs en sa compagnie. C'est dans sa salle à manger Henri III, sur la chaîne unique, que j'ai vu Marcel Barbu, candidat à la première présidentielle au suffrage direct, en 1965, pleurer. Beaucoup de mes copains ou copines, fauchés, vivaient à la Cité U de la Jonelière, loin du centre, dans des piaules de neuf mètres carrés, meublées dans le style fonctionnel des prisons. Passé vingt-deux heures ils étaient coupés de tout, crevaient d'ennui et, pour couronner leur solitude, ils subissaient un règlement intérieur digne d'un internat de jésuites : interdiction de bouger les meubles, d'accrocher des photos aux murs, de manger dans sa piaule. La cerise sur ce gâteau déjà lourd était, bien sûr, l'interdiction faite aux jeunes mâles d'accéder au pavillon des filles.


La revendication de la mixité horrifiait beaucoup des mères dans les salons où je traînais encore mes guêtres. En les écoutant décrire l'effondrement des valeurs morales qui s'ensuivraient, je balançais de leur rétorquer que leurs filles n'avaient de cesse de m'offrir, sous leurs jupes plissées, les mêmes avantages à domicile. Mais, à quoi bon m'offrir ce plaisir, j'étais déjà ailleurs, loin des appâts vénéneux de ces oies blanches des beaux quartiers. Lors d'un dîner, le recteur d'Académie, un gros au teint apoplectique, enserré dans un costume trois pièces à rayures tennis, qui le faisait ressembler à un parrain de la Cosa-Nostra, en tirant sur son havane, et en sirotant son Armagnac hors d'âge, devant la basse-cour décatie, avait conclu sa brillante analyse de la situation, d'une remarque de haute portée morale « Hier, ils réclamaient des maîtres ; maintenant, ils leurs faut des maîtresses... » Tout le monde s'était esclaffé, sauf Pervenche, la fille de la maison, et moi. Elle m'avait chuchoté dans l'oreille « on monte dans ma chambre sinon je dis à ce vieux satyre qu'il parle en expert puisqu'il se fait maman... »

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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