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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 07:00

Je commençais à réellement m’inquiéter, mon compagnonnage avec Adeline virait à l’addiction absolue, jamais je ne m’étais trouvé aussi bien, détendu, amoureux sans les affres habituels que connaissent très vite les amants. Mon secret espoir, même si bien sûr ça ne me ferait pas plaisir, était qu’Adeline me plaque. Lâcheté ordinaire de mec que j’excusais par les pesanteurs de l’âge. Nous arrivions au terme de notre séjour, du moins celui que nous avait fixé Antoine, et aucun signe précurseur de lassitude entre nous deux ne pointait le bout de son nez à l’horizon. Pire, Adeline venait de m’annoncer qu’elle allait se mettre en congés sans solde pour que nous puissions continuer à divaguer de concert. J’aurais dû mettre de suite le haut-là mais je n’en ai pas eu ni la force, ni l’envie, d’autant plus qu’elle avait ajouté pour me mettre totalement à la rue « tu sais je ne suis pas encombrante… l’important pour moi c’est que je puisse te consacrer tout le temps que tu voudras me donner… » Putain j’ai cru que j’allais fondre comme une madeleine face à cette belle plante avec qui je vivais une histoire dont je ne voyais pas très bien où elle allait me mener. Adeline m’avait donné la réponse « avec moi tu ne risques rien… » J’en avais accepté l’augure en pensant tout le contraire.


Nous étions allés au petit matin à San-Erasmo pour acheter des « castraures ». La lagune sous le soleil levant s’entrouvrait, se laissait déchirer. Adeline se serrait contre moi. « Lèches-moi les lèvres, je suis sûre qu’elles sont salées… » Je m’exécutais. Le puissant moteur de notre vedette violait le silence. Une fois débarqués notre pilote nous guidait jusqu’à une petite cabane de pêcheurs où des hommes se préparaient du café. Nous nous saluâmes. L’irruption d’Adeline dans ce troupeau mâle réveillait leurs phantasmes et, en dépit de la barrière de la langue, les mots crus chuchotés entre eux animaient leur conversation. Nous attendîmes la récolte assis sur une banquette de camion. Pelotonnée tout contre moi Adeline me demandait « et si tu en profitais pour me dire ce qu’était un établi… » C’était ce qui me plaisait tant en elle, sa capacité en tout lieu et en toute circonstance à me pousser dans mes retranchements. Je lui embrassais le bout de son nez tout glacé « les établis c’étaient une petite poignée d’intellos, pas même une centaine, qui dans la mouvance de 68 s’établissaient en usines comme simples OS. Celui dont je t’ai déjà parlé, Robert, s’était établi à l’usine de Citroën de la Porte de Choisy… »

 

J’avais rendez-vous à « Base Grand » avec les frelons de la GD mais, avant de m’y rendre, je demandai à mes commanditaires de Beauvau de me faire parvenir un papier sur Robert. Je ressentais le besoin de le décoder, de mieux comprendre sa trajectoire afin d’éviter de me prendre les pieds dans le tapis avec ses petits camarades qui l’avaient « excommunié ». Ce type me glaçait. Je pressentais en lui tout le capital d’intransigeance des hommes d’appareil, sûr d’eux-mêmes, de leurs implacables analyses, imperméables à tout ce qui n’était pas la cause, insensibles aux petitesses de la réalité. Et pourtant, à l’atelier, sur les chaînes, dans le système Citroën, la vie de tous les jours ne collait pas avec les attentes de cet intellectuel en mal de contact avec les prolétaires. Loin d’être comme un poisson dans l’eau, mon Robert se retrouvait sur du sable sec, privé de son élément naturel, incapable d’agir selon ses schémas, soumis comme les autres à la chape du boulot, de la fatigue extrême, de la routine des gestes, de la connerie des petits chefs, de la suffisance des impeccables, de la soumission et parfois même du stakhanovisme de beaucoup de collègues, du temps qui file, des soucis familiaux, de la peur des nervis, de la débrouillardise et de la bonne humeur de ces damnés de la terre. Ici on survit. On s’économise. Parfois, comme une houle soudaine, la masse s’anime pour protester contre un temps de pause écourté. On court tout le temps après le temps. Tout n’est que parcelle, les conversations, les pauses, la cantine, l’embauche, la fin de la journée. On s’égaille. Les « larges masses » ne sont que des escarbilles, aussi grises que les poussières de l’atelier de soudure, qui flottent sans jamais vraiment prendre en masse. Je voyais bien que Robert était désemparé.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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