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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 07:00

Le chocolat apaise, détend, celui d’Adeline, aérien et léger, glissa une parenthèse bienvenue dans ses élancements. Je ne voulais pas lui céder mais je ne savais comment le lui expliquer sans me heurter à son caractère intraitable. Alors, je décidai de jouer cartes sur table « oui, je te désire car tu es belle et désirable mais je préfère jouir de ton plaisir, le mien me lasse, m’ennuie. Nous deux, ma belle Adeline, nous n’allons pas nous abaisser à une petite copulation de petits bourgeois, ça briserait notre lien. Sois assurée que si un jour je te fais l’amour, comme tu dis, ce sera dans la folie de nos corps, sans préavis, et tu me donneras la petite mort.

-         Mais je ne veux pas que tu meures !

-         Rassures-toi petite fille la petite mort c’est l’extrême pointe du plaisir masculin.

-         Alors je veux bien attendre ce beau jour…


Sur ces fortes paroles, nous nous abandonnâmes à une sieste paisible sur les transats au bord de la piscine. L’air était doux et chaud. Je m’éveillais le premier. Adeline dormait en chien de fusil, un sourire accroché à ses lèvres, détendue et apaisée. Curieusement je n’arrivais pas à m’inquiéter du dénouement de notre histoire, pour la première fois de ma vie je me laissais aller à vivre pleinement mes envies. À Paris, tout se passait bien. « Papa est en voyage d’affaires » et ça me faisait penser au film d’Emir Kusturica. Je piquais une tête dans la piscine. Le soleil déclinait. Quelques longueurs en brasse coulée, Adeline me rejoignait. Bonne nageuse elle se lovait au plus près de moi. Toujours se méfier des petites sirènes, j’avais lu les contes d’Andersen. Il fallait que je m’extraie au plus vite de l’élément liquide car je pressentais qu’Adeline nourrissait l’envie de profiter de sa supériorité navale pour mettre à mal mes défenses. Ce que je fis en profitant d’un instant d’inattention de ma belle naïade. Je fis celui qui avait froid. Adeline me frictionnait avec énergie. « Et si nous allions boire un verre au Guggenheim Palazzo Venier dei Leoni dans le Dorsoduro ?


-         Là où sont exposé les Jackson Pollock dont tu me parles tout le temps.

-         Oui mais ça risque d’être fermé…

-         Pas pour nous, appelle t’on ami. Ici, nous sommes des privilégiés et j’adore ça, surtout avec toi.

 

En moins d’un petit quart d’heure la vedette nous embarquait pour le Guggenheim que nous arpentâmes loin du flot des touristes. Nous prîmes ensuite, face à la Lagune, une flute de Cristal de Roederer que la conservatrice nous fit servir par un majordome impeccable. Le bonheur, Adeline voulait tout savoir sur Pollock. « Ce soir ma belle… pour te faire patienter je vais reprendre le fil de mon histoire sinon je vais le perdre.


La ligne Cherbourg-Paris était à cette époque l’une des pires. En plus, dans ma hâte de partir je m’étais embarqué dans un autorail omnibus qui se traînait, de gare vide en gare vide. L’habitacle, à peine éclairé par des loupiotes jaunasses qui donnaient à mon reflet dans la vitre piquée des contours mous, fienteux, tenait du  sarcophage. À chaque démarrage, le diesel exhalait des remugles acides et ses gros hoquets agitaient la carlingue. Nous étions, en tout et pour tout, trois : une grosse femme sans âge qui tricotait avec une obstination mécanique, un jeune type au faciès de cheval qui dormait la bouche ouverte, et moi bien sûr qui attendait. Le contrôleur devait avoir couché avec son uniforme. Il dégageait un mélange de tabac froid, de slip ancien et d'huile de friture. Lorsqu'il poinçonna mon ticket je remarquai ses ongles longs, bombés et incurvés, sales. On aurait dit des serres d'aigles. Ça me donnait envie de gerber. Fallait que j'en grille une. Je fourrageais dans mon sac à la recherche de ma boîte à rouler. Mes calbars et mes chaussettes se mêlaient avec tout un fatras de papiers que je trimballais en permanence. Officiellement pour écrire, des notes, ça faisait un sacré temps que je n'avais pas aligné une phrase. Le petit bouquin me tomba dans la main. Je le caressai.

 

Dans un craillement de freins notre équipage stoppait en gare d'Evreux. Les néons du quai lâchaient dans l'habitacle une lumière crue de scialytique. Deux bidasses montaient en parlant fort. La tricoteuse nous quittait. Dans ma main droite le titre du petit bouquin m'étonnait : " Extension du Domaine de la lutte ", ça sonnait comme du pur jus d'intello post-soixante-huitard non révisé, prétentiard. Si je l'ai ouvert c'est qu'il était édité par Maurice Nadeau. J'ai toujours eu un faible pour Nadeau. Y avait un nom écrit au crayon au revers de la couverture : Chantal Dubois-Baudry. Les patronymes à tiret m'ont toujours fasciné, à la manière de la transmutation d'un vil métal en or. Mon doyen de fac s'appelait Durand-Prinborgne et, comme raillait mon pote le commissaire Bourrassaud, quand je m'extasiais sur un Dupont-Aignan ou une Debrise-Dulac » et « mon chauffe-eau c'est un Saunier-Duval... » Comme la Dubois-Baudry était la reine du soulignage j'ai survolé les phrase soulignées du petit bouquin fripé. Et puis y'en a une que j'ai relu trois fois « Au métro Sèvres-Babylone, j'ai vu un graffiti étrange : « Dieu a voulu des inégalités pas des injustices «  disait l'inscription. Je me suis demandé qui était cette personne si bien informée des desseins de Dieu ». Alors, j'ai fait machine arrière et je me suis plongé dans le petit bouquin fripé au titre étrange.

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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