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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 07:00

 

 

 

Adeline s’affairait. La venue de Jasmine et des enfants c’était son affaire, que son affaire, j’étais relégué au rang des accessoires inutiles. J’en profitais pour lire. Avec le beau Daniele elle prévoyait tout jusqu’au moindre détail, l’hébergement, le calendrier des sorties, les réveillons, les cadeaux, le petit déjeuner, ce qui me permis de lui faire remarquer qu’elle devrait troquer sa maigre solde d’officier de police contre les émoluments plus conséquents d’une agence organisatrice de pinces-fesses ce qui me valut un retour cinglant qui me laissa sans voix « Toi tu éviteras de pincer les miennes devant les enfants… » Face à une telle ébullition je jouai alors, avec beaucoup d’à-propos, la seule carte qui me restait : me faire désirer d’Adeline. Je fis même, sans la prévenir, un bref séjour à Rome pour revoir quelques compagnons des années de plomb.

 

À son « t’es où ? » au téléphone j’avais répondu benoîtement « à Rome ! » et son « ah bon ! » un peu pincé m’avait fait comprendre que je venais de marquer un point capital. Badin, je lui avais demandé  si tout se passait comme elle voulait. « T’es fâché ? » Je la rassurais en enfonçant le clou  « mais non ma belle mais je t’encombrais. Tu as tant à faire… » Là j’ai senti qu’elle craquait « Rentre, tu me manques ! » J’ai toussoté. « Mais petit cœur je suis en mission, j’ai plein de rendez-vous. Je dois assurer… » Allait-elle sortir ses griffes ? Non, avec sa voix de petite fille à laquelle on ne résiste pas, elle me répondit « J’arrive ». Le soir même nous étions dans le même lit à l’hôtel Stendhal Via Del Tritone. Ce fut un carnage qui me laissa sur le flanc. Adeline se douchait. « Encore ! »

 

Sur l'estrade de l’amphi 3 la foire d'empoigne, entre la nébuleuse, pileuse et hirsute, des multiples groupuscules politico-syndicaux, pour prendre la direction du mouvement faisait rage. Contraste étonnant entre le joyeux bordel de la base et la teigne des apparatchiks, image saisissante de ce que ce mouvement véhiculera d'images contradictoires. Les émeutes du Quartier Latin, relayées par les radios périphériques, l'ORTF étant muette, nous avaient électrisés, la bonde était ouverte et plus rien ne semblait pouvoir arrêter le flot de nos délires. Pour ma part, même si je restais encore en retrait, sous l'action conjuguée de Pervenche l'insurgée et du grand Boulineau, j'appréciais l'irruption dans ma vie de coq en pâte d'une forte dose d'extraordinaire. Sans que je puisse l'expliquer, ce chaos naissant m'apparaissait comme une chance à saisir, un temps où tout devenait possible, un moment d'histoire dont j'allais être acteur.


Tout est allé alors très vite. Lors d'une brève accalmie sur l'estrade, je me levais pour me saisir du micro et, face à l'amphi bruissant, au lieu de brailler comme mes prédécesseurs, de servir des tonnes de camarades, de proclamer ma foi en la révolution prolétarienne, de faire allégeance à une bannière, sur le ton de la confidence je me suis entendu me présenter comme le porte-parole de ceux qui n'avaient jamais eu la parole. Très vite le silence se fit.


Etonnés, pris de court, les chefs de meutes ne purent que me laisser faire. Alors, sans trémolo ni grosse caisse, j'ai parlé des gens de peu de mon pays crotté, de notre servitude séculaire, de toutes ces années de génuflexion et de tête baissée. Des milliers de paires d'yeux me soutenaient. J'enchaînais sans élever la voix, en disant que le temps du silence, de la frustration et de l'obéissance venait de prendre de fin. On m'applaudissait. Je levais la main et l'amphi refaisait silence. J'osais. Oui cette parole arrachée à ceux qui nous en privaient nous n'allions pas nous la faire confisquer par d'autres. Les nouveaux chefs conscients du danger voulaient me jeter.


L'amphi grondait. Ils reculaient. Alors, avec un aplomb que je ne soupçonnais pas, je proposais l'élection d'un Comité de grève. L'amphi m'ovationnait. Immédiatement je me portais candidat en tant que représentant des étudiants salariés. A mains levées il m'élisait. Tout étourdi de mon audace je rendais le micro à Dieulangard, leader de la tendance dure des Maos Spontex. Il me toisait.


« T'es qui toi ?


- Un mec qui va te marquer à la culotte...


- Faudra d'abord ôter tes couches branleur !


- Et toi compter sur les doigts d'une main tes clampins décervelés...


- Tu nous cherches ?


- Non camarade je t'explique que le rapport de force est en ma faveur et faudra que tu en tiennes compte...


- Que tu dis...


- C’n’est pas ce que je dis bouffeur du petit Livre Rouge. C'est ! Regarde bien cet amphi. Ta Révolution, versus longue marche, ils s'en branlent. Ce qu'ils veulent c'est que ça change même s'ils ne savent pas ce qu'ils veulent changer...


- T'es qu'un petit bourgeoisvérolé ! Tu n'as aucune perspective historique...


- Coupes ton magnéto petit Mao je connais par cœur tes sourates...


- On t'écrasera comme une punaise !


- Avec tes potes staliniens versus Budapest...


« Libérez nos camarades...Libérez nos camarades... » L'amphi tonnait.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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