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3 mars 2012 6 03 /03 /mars /2012 00:09

sk-a-4821.z.jpgVous connaissez mon incommensurable amour pour tout ce qui touche à la perpétuation des produits authentiques, gouteux, forts ou doux, puants parfois, fruits de la main de l’homme magnifiant une matière d’origine humble, tels ces fromages venus de la nuit des temps, qui étaient au Moyen Age « la viande des paysans » Alors, lorsque les nouvelles hordes de barbares, bardées d’appareils photos numériques, agglutinées derrière des guides, déferlent dans des artères de villes dites touristiques, autrefois paisibles pour y trouver des souvenirs typiques de leur bref passage, verroterie ou autre cochonnerie fabriquées en Asie, les commerces de bouche ou de proximité pour les indigènes tombent comme des mouches, rayés de la carte, supplantés par des enseignes reproductibles. Pire que les Huns, car contrairement à la légende, l’herbe repoussait toujours après leur passage.


Alors ce matin le secrétaire autoproclamé de l’ABV, en dépit du succès mitigé de ses adresses, se dresse pour défendre ici la mémoire de Plip le marchand de stracchini de la Strada Nuova de Venise dans le sestiere de Cannaregio, homme de haute taille qu’on voyait toujours coiffé d’un bonnet blanc. Pur symbole de ceux que nous avons trop souvent qualifié, avec une certaine condescendance, de BOF mais dont la disparition laisse un énorme vide que ne sauraient combler la GD et ses produits aseptisés.


Mais, me direz-vous, Taulier éclairez donc notre pauvre lanterne urbaine : qu’est-ce-donc les stracchini ? Vu que ma seconde patrie est l’Italie je vais attiser vos quinquets. Ce sont des fromages d’origine lombarde, stracchino vient du dialecte stracche qui signifie fatigué et qui désigne donc des fromages fabriqués en fin de saison avec du lait d’animaux fatigués par le long retour des alpages vers la vallée. Ainsi le Taleggio mais aussi le Quartirolo qui tire lui son nom de l’erba quartirola : la 4e herbe, l’herbe rabougrie qui poussait après la quatrième fauche et qui était la dernière herbe fraîche que consommaient les bêtes avant l’hiver.


Si nos belles villes ne réservent plus qu’à quelques privilégiés, en des endroits huppés, de telles raretés, nous serons comptables auprès des générations futures d’avoir transformés d’humbles produits d’artisans en des produits de luxe. Comme l’écrit Donna Leon « Et où trouve-t-on un aussi bon montasio depuis que Plip a fermé ? » Lorsque les vrais produits venus de la nuit des temps disparaissent des vraies rues, celles de ceux qui prennent encore le temps d’y faire leurs courses, le risque est grand de voir se cacher sous les mêmes dénominations des produits, certes encore acceptables, mais qui auront perdus leur âme et leurs saveurs incomparables tirée de l’erba quartirola ou de ce lait stracche : fatigué, comme nous.


Voilà, de nouveau je vous ai bassiné avec mes éternelles chansons. Je laisse la plume à Donna Leon une américaine, née dans le New Jersey, qui vit à Venise depuis plus de 20 ans. Elle y écrit des romans policiers où le commissaire Brunetti enquête et déguste des plats issus des carnets de la meilleure amie de l’auteur Roberta Pianaro. Le texte qui suit est extrait du livre Brunetti passe à table Calmann-Lévy 7€ de Donna Leon et Roberta Pianaro.

leon_catalis_05032010.jpg
 « Rien de tel, si l’on veut ressentir cela au creux de l’estomac, que de parcourir la Strada Nuova, artère commerçante au centre du sestiere de Cannaregio, restée longtemps l’incarnation emblématique de la classe moyenne : les boutiques qu’on y voit aujourd’hui disent mieux que tout en quoi ce changement d’objectif a affecté la structure même de la ville. J’ai commencé à me fournir en denrées alimentaires dans ces boutiques il y a quarante ans, la première fois où je suis venu à Venise tout d’abord en touriste, puis, avec les années, comme invitée dans la famille de mon amie Roberta, restée jusqu’à aujourd’hui ma meilleure amie, et enfin dans la famille qu’elle avait fondée avec son mari, Franco. Venue habiter Cannaregio en 1981, j’ai fait mes courses dans les magasins où mes amis faisaient les leurs. Ces magasins étaient nombreux, sur la Strada Nuova, et on y trouvait à peu près tout ce qu’on pouvait désirer en termes de produits alimentaires ; de plus, ils étaient plus proches de mon domicile que le marché du Rialto, que l’on voyait de l’autre côté du Grand Canal.


Vingt-cinq ans plus tard, la Strada Nuova a commencé à changer d’aspect et de fonction, et là où nous avions l’habitude d’acheter des stracchini de la meilleure qualité, des pâtes fraîches ou de nouveaux ustensiles de cuisine, on trouve des boutiques vendant de la verrerie. Ou de la verrerie. Ou encore de la verrerie. Mais laissez-moi vous prendre par la main et, telle l’une de ces femmes de la ville perpétuellement à se lamenter, vous conduire le long de la Strada Nuova et vous montrer ce que le tourisme nous a fait.


Là, à droite, juste derrière le Campo Santi Apostoli, on trouve le Bistol, grâce au Ciel, qui vend des poulets et de la viande depuis un demi-siècle : sa majestueuse propriétaire trône toujours à la caisse, sur la gauche. Pas très loin de la boucherie, il y avait jadis Plip, le marchand de fromage, homme de haute taille que je n’ai jamais vu qu’avec un bonnet blanc sur la tête. Les gens étaient fous de ses stracchini et je me rappelle encore comment je les mangeais avec de la polenta, comment je raclais le papier qui les emballait avec un bout de pain pour ne pas laisser perdre le moindre petit morceau de ce produit quasi divin. On y trouvait aussi un merveilleux montasio, fabriqué par l’un de ses amis de la montagne. Et où trouve-t-on un aussi bon montasio depuis que Plip a fermé ? Il a été remplacé par une agence immobilière. Mon notaire m’a appris que l’an dernier, un quart des ventes qu’il a eues à enregistrer concernaient des étrangers qui n’avaient pas l’intention de vivre en permanence à Venise.


Un peu plus loin, là où se tenait auparavant un barbier, on vend aujourd’hui des masques. Tout près de la Calle delle Vele, la latteria a disparu ; mais comme elle a servi à agrandir le magasin de Benvento, on y trouve au moins des vêtements, autrement dit des choses utiles aux résidents. Traversez la calle et vous verrez que Bellinato, le quincailler où tout Cannaregio se fournissait et où on trouvait à peu près tout, a été remplacé par un Mac-Do. Le boucher voisin est parti lui aussi, mais vous pouvez acheter dans son local un collier de verroterie bas de gamme ; quant au magasin qui vendait des casseroles, il porte aujourd’hui l’enseigne de Benetton.


Voyez aussi le cas du Campiello Testori, où se trouvait jadis une trattoria précédée d’une vaste tonnelle de vigne. Les familles s’y rendaient par les chaudes soirées d’été, amenant leurs propres victuailles. Elles commandaient peut-être une bouteille de vin, du grassata pour faire plaisir à leurs enfants, et elles passaient la soirée à bavarder avec des amis, d’une table à l’autre. C’est aujourd’hui un Irish pub, plein de musique bruyante et retransmettant des matchs de foot sur un écran géant. La tonnelle a disparu ; les enfants aussi. De même, d’ailleurs, que l’éventaire en plein air du poissonnier installé sur la même petite place. Les ruelles partant du campiello vers la lagune étaient autrefois jalonnées de boutiques de produits de bouche : un salumaio, une pâtisserie, un boucher, deux primeurs. La plupart sont à présent condamnées par des planches cloutées à la diable, sauf un qui vend des articles en maille en provenance du Moyen Orient.


Si l’on continue vers le pont, on constate que la fleuriste a disparu pour être remplacé – après avoir connu une brève période où le local était rempli de cabines téléphoniques – par des masques ; quant à l’autre marchand de fruits et légume, c’est un magasin de savon qui diffuse ses effluves acides dans tout le quartier.


Faites demi-tour à hauteur du pont San Felice et revenez vers Santi Apostoli ; vous verrez que Borini, cave qui offrait une bonne sélection de vins et de liqueurs, vend maintenant des vêtements bas de gamme pour femmes adolescentes de tous les âges. Traversez la Calle Ca’d’Oro : terminé, Colussi et ses biscuits, vive les vêtements de sport.


L’autre étal de poissons, à Campo Santa Sofia, a lui aussi disparu ; de même que le bureau de poste, devenu partie intégrante du luxueux hôtel qui s’étend jusqu’au Grand Canal et fait face… à un autre hôtel, sur le campo.


La boutique qui proposait jadis des pâtes fraîches vend désormais de la verrerie, comme ses deux voisines. Le bar brésilien est resté, de même que le restaurant, celui-ci ayant cependant connu un bref intermède au cours duquel il a été chinois. Le fleuriste a carrément fermé boutique et le fruitier au pied du pont vend aujourd’hui de jouets en plastique bon marché. Vous voilà de retour à l’église.


Certes, il est encore possible d’acheter des produits alimentaires dans le secteur de la Strada Nuova : personne ne meurt de faim à Venise. Mais lorsque vous sortez avec votre pain frais d’Il Fornaio, c’est pour être agressé par les relents de graillon du Mac Do. Heureusement, se trouve non loin le traghetto qui, moyennant 50 centimes, vous conduira de l’autre côté du canal jusqu’au marché du Rialto, l’une des gloires les plus constantes de la ville, un lieu où le passé reste vivant et où vous vous trouvez environné d’une mer de produits comestibles qui paraît sans fin. »

apostoli_01.jpg

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

patrick axelroud 27/12/2014 19:35


Je prends connaissance de cette chronique d'un temps ou je n'était pas un fidèle du blog de ce cher Taulier.Cela permet de signaler que cela ne va pas en s'améliorant. La mercantilisation de la
société autre aspect de sa financiarisation fait que mon cher Collioure se transforme de saison en saison et perd son coté village pour se transformer en luna park à prétention culturelle avec
une municipalité qui avait comme critère, pour apprécier la qualité de la saison touristique : le tonnage des ordures ménagères et le nombre de ticket de parking!Qui n'a pas fréquenté YVOIRE au
bord du lac de Genève ne peut comprendre l'abomination des abominations qui nous attend. Lueur d'espoir : les efforts et travaux entrepris à la Pointe du Raz pour réguler et ramener à de juste
proportion les exigences du commerce. Cela peut il servir d'exemple ? Quand à venir Shakespeare n'avit il pas mis en exergue " Le marchand de Venise " ?

Claude 26/12/2014 14:41


Réponse à Mike: Les ambiances ont effectivement changé. Ce n'est pas pour autant que ces produits ne vous satisfassent pas que Plip aurait pu vendre du trompe-couillon. Ces stracchini et
leur polenta ravissaient nos appétîts et effectivement on en léchait le papier. Je vous l'accorde, il s'agissait d'un autre temps, il s'agissait d'un autre monde. Dans ce Cannaregio d'aujourd'hui
vous semblez vous y retrouver et c'est tant mieux pour vous, je vous laisse votre bonheur. Ma vision est différente quoique vous puissiez en penser. Ce sentiment d'expropriation me cole à la peau
et je ne réussis pas à me complaire de ces fast-foods. Laissez moi la liberté de cette nostalgie de produits et coutumes qui étaient ce que je suis et dont je garde un bon souvenir. Bon vent à
vous

Mike Tommasi 04/03/2012 09:25


Jacques, Venise est touristisée depuis toujours, complices les venitiens (corruption, avarice, etc.). Les vénitiens (y compris ma famille) se plaignent constamment que la ville est devenue
invivable, mais malgré cela ils restent, parce qu'elle reste magique et elle est bien plus vivable qu'il y a 20 ou 40 ans, et bien plus vivable que les villes voisines. Aujourd'hui le tourisme de
masse de basse gamme gagne la ville, ainsi que les paquebots-HLM, mais en même temps l'offre culturelle est superbe, puis il y a des dizaines d'excellents restaurants orientés terroir (et des
centaines de pseudo-osterie attrappe couillons, oui), des endroits où sortir le soir, tout cela était rare il y a 20 ans ou plus. Pas mal pour une petite commune de 50,000 habitants gouvernée par
des politiques corrompus et ineptes. Un jour on se croisera pour n verre de Orto... :-)

Mike Tommasi 03/03/2012 20:23


Bah, Mme Leon ne sait pas de quoi elle parle, elle invente des histoires mais elle ne connait pas Venise. Vrai, il y a des magasins de faux verre de Murano et de maques partout, c'est
insupportable, et il n'y a rien de plus laid que ces masques omniprésentes.


Mais la PLIP était une laiterie absolument banale qui vendait des fromages industriels et des produits laitiers issus de la "centrale" à Carpenedo. Le beurre de la PLIP était facilement
reconnaissable, blanc et inodore même en été, et plein d'eau. Le lait était dilué. Aujourd'hui il y a des fromagers autour de Rialto qui offrent des fromages très bons, cela n'existait pas il y a
40 ans.


Idem pour le vin, Borini était un caviste sans intérêt, les choses se sont pas mal améliorés (ex: ai Do Cancari), il y a 40 ans on ne trouvait que des piquettes rouges venues des Pouilles (el
"foresto") et quelques blancs et rouges locaux (el "nostran"). 


Sur la Strada Nova à côté du MacDo il y a depuis peu le glacier turinois GROM, très bon (il existe à Paris aussi), tandis que le célèbre Paolin, anciennement excellent, maintenant sert des glaces
indignes (le parfum de pêche est plus proche du Nestea-pêche que des pêches blanches de Sant'Erasmo...)


Benetton existe à Venise depuis les années '60, j'ai encore un pull de l'époque (leur marque Tomato) qui n'est pas trop abimé.


Le marché de Rialto reste très  intéressant, mais il est incomparable à ce qu'il était. Le poisson avant venait directement de Chioggia, maintenant une infime partie vient de la pêche
locale.

JACQUES BERTHOMEAU 03/03/2012 20:51



Quand le sage montre la lune certains regardent le doigt : je ne sais si cette dame qui vit depuis 25 ans à Venise raconte des bêtises, elle est américaine certes, mais pour ma part lors de mon
dernier séjour à Venise j'ai été frappé par la touristisation d'une partie de la ville et c'est de cela dont il est question dans ma chronique. Pour le reste si Flip était grand con qui vendait
se la merdouille et Borini de la piquette peu importe : ils étaient du quartier et si les gens allaient chez eux c'est un peu les insulter à postériori. Parole contre parole moi je ne fais que
témoigner de la dérive des villes touristiques... et ça c'est l'essentiel le reste n'est accessoire...



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