Mardi 19 juin 2012 2 19 /06 /Juin /2012 00:09

guigal-ex-voto-hermitage-rouge-2007.jpgChères bonnes volontés du terroir,


Lorsque je me rends à Lumières, parfois, je vais m’extasier devant les ex-voto de ND de Lumières qui en abrite une impressionnante collection. Ce lieu, né à la suite d’une vision d’un berger au XVIIe siècle a ensuite attiré toute la population des environs qui venait implorer un miracle et remercier par des actions de grâce et surtout apporter, sous forme de tableau, d’images parfois naïves, leurs remerciements au Ciel.


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Mon image va sans doute vous paraître osée mais votre mobilisation pour proposer au gouvernement français, puis à l’UNESCO, de faire inscrire « La tradition française des vins de terroir » sur la liste du patrimoine (culturel et immatériel) de l’humanité, venant à la suite de celle du repas gastronomique des Français le 16 novembre 2010 me donne le sentiment que nos combats se réduisent à une forme d’imploration, de recours à une autorité extérieure, comme si nous n’étions plus capable de peser sur le réel pour que nos vœux soient exhaussés.

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Je n’ai bien sûr rien contre cette initiative mais, en paraphrasant le facétieux Taras Grescoe, comme lui, et bien plus longtemps que lui, « J’ai vécu en France, mais j’ai beau adorer ses fromages, son chocolat, son vin, la culture française devient si rigide et si immobiliste, si confite dans sa gloire passée, que j’ai peur d’être perclus de rhumatismes avant l’âge. »


Certes, la porte est grande ouverte depuis que l’UNESCO a ouvert la possibilité en 2003 d’inscrire sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, « les traditions ou les expressions vivantes héritées de nos ancêtres et transmises à nos descendants, comme les traditions orales, les arts du spectacle, les pratiques sociales, rituels et événements festifs, les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers ou les connaissances et le savoir-faire nécessaires à l’artisanat traditionnel. ».

 

Qu’est-ce donc que la tradition française des vins de terroir ?


Pour vous elle recouvre « l’ensemble des connaissances et savoir-faire viticoles et œnologiques, des aménagements du milieu et des pratiques viticoles, de l’éducation et des rituels de partage du vin façonnés par les vignerons, l’ensemble des métiers de la vigne et du vin, amateurs et connaisseurs de vin. Cette tradition résulte d’une interaction avec l’environnement viticole sur des décennies voire des siècles et s’est transmise de génération en génération… »


Vous embrassez large et je crois que vous aurez bien du mal à étreindre, c’est-à-dire à aller à l’essentiel, mais vous n’en êtes qu’au début de votre démarche et, puisque l’essentiel des signataires de l’appel sont des universitaires et des chercheurs, je leur fait confiance pour mieux définir et caractériser cette fameuse tradition française des vins de terroir mais qu’ils me permettent de leur dire que  le poids spécifique des amateurs et des connaisseurs me semble bien léger au regard des principaux intéressés : les vignerons qui, comme ceux de l’association vignerons en nos appellations devenus SEVE, sont les seuls héritiers de la tradition des vins de terroir que vous voulez défendre et préserver.


De plus j’ai lu que, selon vous un vin de terroir, serait un « vin issu de raisins produits par un groupe humain dans une entité spatiale dont les caractéristiques sont homogènes ». Groupe, entité, homogénéité, ça me semble là encore bien vague et je ressens déjà dans cette définition comme une certaine gêne de votre part, comme l’éternelle histoire de la poule et de l’œuf, qui est à l’origine de quoi : l’homme, la terre, la terre et l’homme ? Et puis, le terroir c’est un puzzle, un patchwork de terroirs, avec toute les nuances et la diversité de la géographie physique et humaine, de la géologie, de l’hydrographie, des pentes, des expositions, des climats, des microclimats, des fleuves navigables, des proximités urbaines et maritimes, des routes, des monastères, des marchands. Il va donc vous falloir entreprendre un vrai travail de bénédictins pour collationner, compiler, présenter toutes les sources  de nos traditions dont la somme sera l’illustration de la tradition française des vins de terroir.


Affaire à suivre donc, mais en parcourant les raisons qui motivent cette démarche d’inscription de la tradition française des vins de terroir sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité je reste encore plus dubitatif lorsque je lis qu’elle « permettrait de souligner une histoire et une culture deux fois millénaires, de les mettre en valeur pour en faire le socle d’un développement futur. Il ne s’agit pas de figer ce patrimoine dans une tradition normative et à terme stérile, ou de le muséifier, mais au contraire de lui donner les bases de son épanouissement dans un contexte d’ouverture au monde de plus en plus prégnant, de faire reconnaître officiellement par l’organisme mondial compétent que la tradition française des vins de terroir est un monument de la culture universelle. »


Vous souhaitez que l’inscription de cette tradition française des vins de terroir devienne le socle d’un développement futur, qu’elle jette les bases de son épanouissement dans un contexte d’ouverture au monde de plus en plus prégnant. Fort bien, messieurs les universitaires très largement majoritaire : 7/10 dans le Comité de pilotage scientifique chargé de la rédaction du projet de dossier de candidature, mais n’est-ce pas, en creux, un certain constat de « faillite » de l’INAO gardienne de la tradition de nos AOC ? À la place du sieur Paly je ne serais pas très content de me faire traiter de « failli ». De deux choses l’une, soit  vous craignez cette faillite, soit elle est déjà inscrite dans les faits, ce qui revient au même car dans les deux cas vous vous posez en repreneurs. C’est louable mais avez-vous vraiment les moyens de prendre la barre, de redresser la situation, de redonner à l’ex-vieille grande maison de l’avenue des Champs Elysée son lustre passé ? Et puis, est-ce bien à vous de le faire ? Ne cédez-vous pas au péché mignon de notre beau pays où tout vient d’en haut, les gens d’en bas se contentant de contempler émerveillés que des gens si haut placés veuillent bien se préoccuper de leur avenir en sauvant la boutique en leur lieu et place.


Petite remarque sémantique : si la tradition française des vins de terroir est un monument de la culture universelle et que vous ne souhaitez pas la muséifier, la figer, votre démarche vise à quoi exactement ? Je suis un peu simplet mais j’avoue ne pas très bien comprendre le lien entre le passé, le présent et l’avenir de notre tradition de vin de terroir ? Est-ce un retour vers un glorieux passé ou une fenêtre ouverte sur un avenir plus conforme aux valeurs de nos AOC ? À ce stade je demande qu’on éclaire ma lanterne : si toutes les AOC ne produisent pas que des vins de terroir, si certaines IGP voire même des vins sans IG en produisent, comment allez-vous trier entre le bon grain et l’ivraie ? De grâce ne restez pas dans une ambiguïté si favorable à la confusion : dites ! Rappelez-vous c’est ce qui a fondé à l’origine notre système d’appellation d’origine : transcrire la tradition de terroirs reconnus. Tourner autour du pot, rester dans une phraséologie vague et imprécise conforterait sur le terrain les tenant de l’immobilisme grands défenseurs des droits acquis, y compris ceux qui foulent aux pieds la tradition française des vins de terroir.


Ne le prenez pas mal, chers promoteurs, mais je trouve assez plaisant votre volonté de voir reconnue la tradition de vin de terroir comme un monument de la culture universelle. C’est beau comme la Tour Eiffel !


Encore une petite remarque : pourquoi française la tradition des vins de terroir ? Chez nos voisins du Vieux Monde, en Italie tout particulièrement, elle est aussi inscrite dans l’ADN de certains vignerons alors pourquoi en rester à notre approche purement hexagonale ?


Enfin, comme il y a toujours en nous un défenseur de chef d’œuvre en péril qui sommeille, vous avancez une raison qui n’a rien à voir avec une pure sauvegarde mais constitue un vrai débat qu’il faudra enfin engager au sein du Comité National Vin de l’INAO pour traduire dans les décrets de chacune des appellations des exigences environnementales « Par ailleurs, certains savoir-faire viticoles sont aujourd'hui délaissés et un travail sur leur préservation paraît d'autant plus pertinent qu’il permettrait de sensibiliser le public à l’importance de la vie des sols et de la pérennité de la biodiversité pour la fidèle expression des terroirs. Un ensemble cohérent de mesures de sauvegarde, de documentation, de recherche, de transmission et de promotion, permettrait d’assurer la pérennité de savoir-faire viticoles hérités respectueux de la nature et de l’environnement. »


En effet, nous touchons-là à un point essentiel. Il ne s’agit pas de préserver des savoir-faire oubliés mais de revenir à des pratiques qui rompent avec une dérive de facilité et une forme de normalisation des vins d’origine. Il y a une contradiction fondamentale entre une forme de productivisme et la notion même d’AOC. Pourquoi avancer masqué, tourner autour du pot, le travail engagé par René Renou a été enterré par ses successeurs, il suffit de remettre l’ouvrage sur le métier et votre démarche, aussi sympathique soit-elle, ne me semble pas de nature à faire sauter les verrous tenus par les bonzes qui composent majoritairement le Comité National de l’INAO et à faire bouger son Président imposé par ce qui se fait de mieux en matière d’immobilisme.


La dernière raison que vous avancez j’avoue que sa formulation m’afflige quelque peu, elle irrite d’ailleurs nos voisins producteurs de vin, de grâce arrêtons de nous draper dans une posture arrogante qui frise le ridicule. Nous sommes un grand pays de vin, certains d’entre eux sont sans aucun doute des références mais la modestie est une forme d’élégance qui sied mieux à notre tradition de courtoisie et de savoir-vivre « Enfin, le vin français est reconnu et salué par l’ensemble de la communauté mondiale pour sa qualité et sa diversité. Cette « culture du vin » s’est inextricablement mêlée à l’image nationale et identifie la France à l’étranger. »


Bon courage à vous, chers promoteurs, que le succès soit au bout de votre long chemin. Le mien est autre, loin des lauriers de l’Université, mais tourné vers le même but que le vôtre et, si j’ai un vœu à former, c’est que parole soit donnée en priorité à ceux qui dans les vignes et dans les chais sont les chevilles ouvrières de ces vins respectueux de leur terroir pour que celui-ci puisse s’exprimer. Sans vouloir m’en tirer par une pirouette mais votre souci de voir le terroir s’exprimer ne doit pas se faire sans la part de voix des vignerons. Eux ils font. Ce que fait la main. Essentiel, non, à la constitution et à la pérennité de ce fameux terroir.

 

Un Taulier admirateur d’ex-voto en tout genre

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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