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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 16:00

Prendre le temps de lire des paroles fortes d’un sage n’est jamais une perte de temps sauf à considérer que s’arrêter, se poser, réfléchir n’est plus dans l’air du  temps où tout défile, va vite, de plus en plus vite, que l’heure est au 4 i : individualistes, interconnectés, impatients et imaginatifs. La sagesse n’est pas le privilège des vieux, mais ce n’est pas non plus une vertu dévaluée, alors je vous invite à lire ces quelques paroles fortes d’un montagnard Cantalou Michel Teyssedou, producteur de lait dans le Cantal et maire de sa commune de Parlan 317 habitants. auvergne_345.jpg

J’ai toujours eu un faible pour Michel Teyssedou, un de ces rares dirigeants agricoles avec qui l’échange, la confrontation, menait hors des sentiers battus. Le regard vif, un petit sourire accroché sous sa moustache, Michel – je peux, pour lui j’étais Jacques – lorsque je l’ai croisé, ancien président des Jeunes Agriculteurs, éleveur dans le Cantal, espoir du syndicalisme aîné, comme le disait les vieux de la FNSEA, cherchait à faire bouger les lignes de cette grande maison figée et arcqueboutée sur l’illusion de l’unité du monde paysan. Nous n’étions pas toujours d’accord loin de là mais nous partagions sur le fond la même vision des grandes évolutions de notre agriculture et des inflexions qu’il faudrait donner aux politiques communes : les fameuses OCM. Lorsque vint le passage du flambeau de Raymond Lacombe, héritier d’un syndicalisme très ancré dans la doctrine sociale de l’Eglise, j’avais prévenu Michel : le pouvoir ça se prend. Je connaissais trop bien celui qui allait l’emporter pour savoir qu’il maîtrisait les fondamentaux d’une organisation nationale : l’appareil et la souplesse d’échine pour recevoir l’onction des céréaliers faiseur de roi à la FNSEA. La bataille des idées a laissé la place aux manœuvres et Michel Teyssedou s’est retiré de l’équipe dirigeante de la FNSEA en 1996 laissant le champ libre à la pensée unique et au conformisme. Choix d’un homme libre dont je vous livre quelques réponses à Emmanuel Laurentin, producteur de La Fabrique de l’Histoire sur France Culture, lors d’un entretien en 2010 consigné dans un petit livre intéressant : La France et ses Paysans Bayard 16,90€.

 

Je rentre de Toulouse où je fais mon travail de fourmi sur ce qu’on appelle en terme un peu technocratique : la déprise laitière, soit en termes plus communs des producteurs de lait qui ne trouvent plus de collecteurs pour ramasser leur lait. Alors j’ai besoin d’un remontant et les propos de Michel m’insuffle ce qu’il me faut d’énergie supplémentaire. Merci Michel et peut-être à un de ces quatre chez toi, dans le Cantal.

 

E.L : Mais vous n’étiez pas n’importe où dans le Cantal, votre exploitation appartenait à ce qu’on appelle l’agriculture de haute montagne. Ce n’est pas celle vers laquelle se tournaient naturellement ceux qui ont construit ce fameux pacte – entre l’Allemagne et la France lors de la naissance du Marché Commun – Ils pensaient surtout aux céréaliers de la Beauce, du Poitou ou d’ailleurs, à ceux qui faisaient pousser du maïs dans le Sud-Ouest, à ceux qui possédaient de très grandes exploitations, y compris de cochons, de porcs, de poulets ou d’agro-alimentaire un peu partout sur le territoire.

 

M.T : On nous a en effet un peu oubliés, mais en même temps que nous, les lois fondamentales de la physique. Puisque tout va vers la plaine, les hommes, l’esau, l’économie, le déterminisme, la montagne est un véritable laboratoire d’analyse des politiques agricoles nouvelles. Aucun planificateur ne peut mesurer la volonté humaine. Peut-être parce que les situations sont plus difficiles en montagne, il y a plus de détermination. Dans la plaine, il existe des opportunités de reconversion, d’emplois, de vie culturelle différente alors que la montagne a un côté insulaire qui vous incite à être humble. Entre la terre et le ciel, vous ne pouvez pas vous coucher le soir en prévoyant de manière certaine votre travail du lendemain matin car il peut toujours se passer quelque chose d’imprévu pendant la nuit. L’aléa confère des vertus, dont nous avons bien besoin pour relever les défis.

 

E.L : On n’est plus dans l’entre-soi du monde paysan, il faut dialoguer avec ceux qui vont travailler à la ville à vingt-cinq kilomètres et qui viennent simplement coucher le soir, qui parfois ont des idées reçues qu’il faut combattre. Vous avez cinquante têtes de Prim’Holstein, vous produisez beaucoup de lait pour faire vivre votre exploitation. Quand les urbains viennent passer quelques repos dans votre ferme, ils sont peut-être surpris de ce qu’ils découvrent et qui diffère de l’image qu’ils ont en tête.

 

M.T : Ils sont victimes d’une autre de stratégie qu’a commise la profession : pendant plus de trente ans, nous sommes devenus des techniciens de la profession et comme le soulignent certains sociologues, cette technicisation nous a conduit à perdre la parole. Nous avons laissé les gens  avec les clichés de la génération antérieure, nous n’avons pas su expliquer à la société pourquoi nous avons réalisé ces évolutions. Nous n’avons pu que mesurer les déconvenues car nous sommes toujours soumis et vaincus. Mais si nous courbons l’échine, nous résistons aussi car nous savons qu’au bout du compte, il y aura bien un retour. Nous sommes tellement dans les fondamentaux de la vie, dans l’essentiel, se nourrir. Les gens ne se rendent pas compte du peu d’argent que gagnent les agriculteurs à passer des heures entières à essayer de les nourrir. Il y a bien un moment où cette vérité éclatera.

 

E.L : Vous expliquez que répondre à la demande oblige souvent à être en retard sur cette demande car les modes changent à toute vitesse. Les gens veulent manger du veau, on se met à en produire mais peut-être qu’entre-temps, une campagne de presse contre le veau mettra un terme à cette demande. Vous devez toujours répondre à une demande qui évolue très vite alors que le rythme de votre travail, de la vie et du temps agricole n’est pas le même.

 

M.T : Le temps de la société urbaine n’a rien à voir avec le temps de la société rurale. Sans être provocateur, je vais forcer le trait. Le temps des paysans est à l’aune d’une génération. Un paysan passe toute sa vie à essayer de préparer une situation qui sera la plus favorable à son successeur. Et si ce successeur ne vient pas, ce paysan aura le privilège de mourir deux fois, une fois, biologiquement et une fois professionnellement. Notre société vit à l’instinct, dans l’immédiateté, dans la publicité, selon le slogan je prends, je consomme, je jette » mais le produit du travail des gens de la terre n’apparaît pas dans l’instant. Il faut trois ans pour faire une vache. Pour faire une ferme qui tienne la route, il en faut trente. Mon père m’a légué un patrimoine foncier sans outils de production, je l’ai acquis sans savoir si j’aurai un  repreneur et j’ai travaillé trente ans. Je suis très fier de ce que j’ai fait, et si cela ne sert pas à un de mes enfants, je serai très heureux que cela serve à quelqu’un d’autre. Mais que cela serve à quelqu’un…

 

Encore une petite couche à propos des Fils de la Terre link et de votre relative indifférence link Faites comme l’ami François des Ligneris qui a décroché son téléphone pour contacter les producteurs de Cantaveylot pour que leur lait soit présent à l’Envers du décor. Merci François et c’est simple comme un clic www.cantaveylot.fr/ Le taulier est têtu et obstiné…

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans les afterwork du taulier
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