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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 12:00

L’actualité rattrape le Taulier puisqu’en lisant « de l’autre côté du vin » ICI link il avait beaucoup apprécié la contribution de Patrick Deville « le vin de La Guerche » et il avait, avec son petit crayon de papier, qui ne le quitte jamais, encadré des passages qui lui parlait beaucoup à lui le petit Vendéen de la Mothe-Achard. Je me retrouvais dans les lignes de Deville. C’était comme chez moi. Alors puisque l’écrivain vient de  recevoir le prix Femina pour son roman Peste&Choléra qui retrace l'épopée d'Alexandre Yersin, explorateur parti au bout du monde découvrir le redoutable bacille de la peste. Je vous mets l’eau à la bouche en vous proposant mes extraits.


patrick-deville.jpg

Deville a de l’humour puisque, sitôt connue la décision d’un jury composé uniquement de femmes, il a déclaré : « C’est magnifique. On écrit toujours pour avoir le plus de lecteurs possible... On me reproche parfois (d'écrire) des livres pour les garçons, et bien la preuve est faite que non. »


Du côté du Tastevin je suis sûr que le30e anniversaire va avoir encore plus de saveur. Je lève mon verre virtuel du vin de La Guerche pour l’heureux lauréat et tous ses amis leveurs de coude.


(…) en septembre les vendanges. À neuf ans l’enfant cueille ses premières grappes. Entre les rangs se dressent des pêchers de vigne comme en Afrique entre les caféiers les érythrines. Le long de la Courance l’enfant vendange le Gros-Plant. Il emplit les basses de bois que les hommes chargent à l’épaule. On mène l’attelage vers le pressoir  à long fût dans la cour de la Ferme. Au soir les enfants fourbus se jettent en riant dans les vagues chaudes de l’automne.


À table le Muscadet et le Gros-Plant. Noah et Baco. Les piquettes en cruchons feront passer les nourritures lourdes de l’hiver, lard et féculents. Le vin aigrelet rince les estomacs. C’est la paix, c’est la vie. L’eau du puits et le pain du four. Les vieux sont des survivants de la boucherie aux Poilus. Ils tracent au couteau la croix des chrétiens sur la miche. Chaque repas est une célébration qui vaut bien une messe. Pour les enfants, c’est alors quelques années de purgatoire entre le lait des femmes et le vin des hommes. À sept ans qui est l’âge de raison, on leur set la mêlée qui est un vin coupé d’eau fraîche » (…) 


« Depuis le siècle dernier et les paquebots, l’insecte du phylloxéra, ce puceron américain qui depuis Colomb mourait lors des longues traversées à la voile, est venu boulotter les vignes de l’Europe. On a recours à l’hybridation pour l’encépagement. C’est de la poésie utile : dans les rangs, du 87-45, un peu de 26 315 et 753. On sait qu’il faudra chaptaliser un peu. » (…)


« Mais c’est à présent trop de bras pour si peu d’hectares. Le paysan se fait ouvrier. Sur les chantiers de la reconstruction, à Saint-Nazaire, on embauche dans l’aéronautique et la navale. Il a vingt-cinq ans et entre à Ouest-Aviation, fonde une famille, suit les cours, obtient un diplôme d’ajusteur. On fabrique le Vautour. Plus tard ce sera la belle Caravelle des airs. Pendant trente ans, chaque matin avant le jour, le vélomoteur embarqué sur le bac pour traverser la Loire et rejoindre l’usine. Ceux qui sont restés sur les terres deviennent  exploitants agricoles. À la Ferme vivote en célibataire son oncle Victor. Ça pourrait être la disparition des paysans et du vin des paysans. C’est l’époque des engrais, de la chimie et des excédents de picrate et des réclames pour résorber ceux-ci, « Buvez du vin. Le vin est un aliment ». Beaucoup d’ouvriers essaieront dans l’infâme jaja d’oublier le lundi du turbin. Ce n’est pas son genre. » (…)


« À la mort de l’oncle, il hérite pour partie de la vigne des Landes de la Guerche et rachète les autres parts. Le voilà viticulteur et propriétaire de cet arpent dont il a planté pendant la guerre, à l’âge de douze ans, les menus brins devenus ceps noueux. » (…)


« Parce que le syndicalisme fut son université. Lui qui a quitté l’école à treize ans a emprunté les livres de la bibliothèque du Comité d’entreprise. Grand lecteur de récits  de voyage et de navigation, il sait les cartes de l’Afrique et de l’Asie et le nom des explorateurs. Il emprunté les disques. Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche on écoutait Ferrat le rouge On y entendait la disparition des paysans et du vin des paysans, cette horrible piquette qui vous fait des centenaires… Au retour il range les coupes et les médailles, sort les bottes et le sécateur et retourne à sa vigne.


Nous sommes dans la lumière de juillet deux mille douze. Le vieil homme vient de passer le paroir entre les rangs pour déraciner les herbes. Le tracteur a cinquante ans, et les pieds de vigne soixante-dix cette année. Tout est plus jeune que lui. Il en a quatre-deux. La longévité d’une vigne est celle d’un homme quand tout va bien pour elle et pour lui. Celle-ci eut la chance d’éviter de quelques mètres la bombe américaine. Celui-là d’avoir été trop jeune pour la guerre et trop vieux déjà pour le contingent d’Algérie. Par le hasard des arrachages, cet arpent des Landes de la Guerche est aujourd’hui la vigne la plus proche de l’océan Atlantique et des vagues. Elle donne encore selon l’année cinq à six barriques de deux cent vingt litres et l’on songe à Rimbaud dont le vin filait à la plage :


Nos vins secs avaient du cœur.

Au soleil sans imposture (…) »


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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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