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19 août 2007 7 19 /08 /août /2007 00:05

Nous bûmes autant de tournées de Gros Plant que de présents au bord du bar. Face à l'épreuve redoutable pour mon ventre vide, que ce blanc minéral, dur et tranchant comme un déboucheur d'évier, je restais impavide. Lorsque ma griserie me portait à m'épancher, à m'épandre sur mon malheur, j'allais pisser. En surplomb du trou, mains plaquées au carrelage, je bafouillais que j'allais leur dire que je n'étais qu'un petit salaud qui portait sa putain dans son sac. De retour au bar, je trouvais la force de me taire, pour Marie. Mes accolytes aguerris s'envoyaient, sans moi, une cotriade de petits jaunes avant d'aller se coltiner la cargaison du bateau. Alors que nous sortions, Turbé, le cadet, dit le Cornard depuis que sa femme l'avait laissé tomber pour aller vivre avec un gendarme sur le continent, posait sa main droite sur mon épaule pendant que son oeil droit qui disait merde à l'autre cherchait vainement à me fixer. Nous turquolions. De sa voix, au débit express, bouffant les trois-quarts des mots, il me délivrait une étrange déclaration : " Benoît, j'peux t'y m'permettre de te donner du Benoît gars, hein ? " J'opinais. " Ce soir, au port, faut que tu viennes te joindre à nous au bar de la Marine. On a une proposition à t'faire. Y'a un p'tit bout de temps que nous voulions t'la faire mais y savions pas où te trouver. Y'avons bien demandé à ton poteau le marchand de vermoulu, mais l'savait pas non plus où t'étais. Bref, puisque t'ai là, y'allons en profiter. T'ais d'accord ? " Je secouai la tête en guise d'approbation. Le cornard se rengorgeait d'aise et sa main me pressait le gras de l'épaule. Prenant une bouffée d'air il m'expédiait des mots en mitraille : " Faudra t'acceptes c'qu'on te propose... Y'avons d'la honte t'sais... Des bourrins, pour sûr... sans trop d'cervelles quand y'avons litronés... Plus cons qu'méchants mon gars... on t'aime bien, crois-nous..."

Sitôt l'appareillage je m'installais à l'avant du bateau sur un tas de cordages. La mer claquait un peu sous un ciel parsemé de nuages effilochés. J'aspirais de grandes lampées d'air chargé d'embruns pour dégager ma tête des vapeurs éthyliques. Tout devenait flou, cotonneux, mou et je me laissais dissoudre pour atteindre la félicité de mon bain amniotique originel. Avant de sombrer dans le sommeil d'un seul bloc, j'invoquais je ne sais quel dieu pour qu'il fusse définif. De souvenirs je n'en ai aucun, sauf d'une main lourde qui me secouait avec une infinie douceur : " T'es bavard quand tu dors mon gars. Pire qu'une pipelette à la sortie de la messe. En plus tu fais les gestes. Un moment, j'ai cru que t'allais te balader sur le pont. T'en transporte trop dans le ciboulot mon garçon. Faut pas garder tout ça pour toi. Les femmes sont une engeance plus dangeureuse que la mer. Elles te sucent jusqu'à la moëlle sans te donner grand chose. J'dis pas ça pour ta Marie, gars. T'avais eu la chance de tirer un bon numéro et il a fallu qu'un sac à vin te l'enlève. C'est pas juste mais c'est cette putain de vie qui veut ça. Faudra que tu t'y fasses comme nous on ferme nos grandes gueules devant le curé lorsqu'il nous dit qu'y faut attendre la vie éternelle..." Hébété, je contemplais la tronche mal rasée d'Anatole Turbé, le cousin des deux autres, dit "poupoute", eut égard aux vents qu'il exportait aussi bien en haut qu'en bas, qui arborait un large sourire plein de chicots jaunis par la nicotine.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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