Samedi 28 juillet 2007 6 28 /07 /Juil /2007 00:22

Ma revendication d'aller voir Sylvie à la morgue laissait Dornier sans voix, pour lui je vivais sur une autre planète que la sienne et ça le stupéfiait. Avant qu'il ne reprenne ses esprits Mousset ramassait les photos éparses et me prenait par les épaules : " Viens mon garçon, on y va..." Derrière son bar, face à notre repli, le patron esquissait un sourire plein d'espoir et se risquait à affirmer, d'une voix mal assurée, " l'addition est pour la maison. Merci de votre visite... " Dornier, faute de pouvoir s'opposer à notre coalition, lui tombait méchamment sur le rable : " toi, le bic, te fiches pas de notre gueule sinon je vais te foutre une inspection sanitaire au cul pour t'apprendre la politesse. Tu fais l'addition, mon collègue passera la régler un de ces quatre..." Décomposé, le limonadier, se lançait dans une séance d'à plat ventre pitoyable. Tout y passa les excuses dégoulinantes, les promesses non voilées d'une collaboration sans faille, les flatteries sirupeuses. Dornier se délectait " c'est comme ça que je les aime les melons, bien sucrés." Mousset qui me tirait vers la sortie s'immobilisa face au patron qui, en se tordant les mains, ponctuait ses interventions de courbettes grotesques : " te donne pas tant de peine, carpette, il te suffit pour plaire à monsieur de récurer tes gogues à la turque. Comme toutes les grosses fiottes, mademoiselle adore se faire empaffer par des petits gitons mais comme elle est très délicate la donzelle, il lui faut de l'hygiène pour sa rondelle..." A mon grand étonnement Dornier ne protestait pas, il passait la porte en roulant son gros cul. Le patron rasséréné nous tenait la porte, penaud. Il lançait à Mousset un " merci monsieur " chaleureux. Celui-ci haussait les épaules " tu vois mon garçon je n'aurais jamais pu être dans le commerce. C'est un métier de larbin."

Tassé dans le fond de la 403 je regardais les filles défiler sur les trottoirs. Avec l'irruption des mini-jupes elles exhibaient leurs cuisses au soleil neuf. Je me sentais vieux. Marie portait si bien la mini-jupe. Elle pouvait tout se permettre Marie. Le genou est l'ennemi de la mini-jupe. Les deux maigres qui couraient en sortant de la bouche du métro les avaient pointus ; la boulotte qui attendait son bus : cagneux ; Marie, elle, offraient au regard des genoux amandes, lisses et voluptueux. Ma barbe de trois jours me tirait la peau. Vieux ! Complaisant plutôt, elle ne raterait pas Marie si elle me voyait ainsi avachi. Je me ferais remettre d'équerre. " Tu passes trop de temps à la contemplation de toi mon petit Benoît. Cesse de te mettre en scène ! Laisse toi vivre tout simplement..." Aux prochains feux tricolores, ouvrir la porte. Descendre. Saluer Mousset. Dire à Dornier que, de ce pas, j'allais écrire ma lettre de démission sur la table du premier café venu. Oui mais il y avait Sylvie dans son tiroir métallique. Je ne pouvais fuir si vite. Assumer. Et après ? Après il n'y aurait toujours pas Marie. Comme l'autre détraqué de Brejoux, enfermé dans la prison sans barreaux que je m'étais construit, je ne voulais pas sortir. L'air libre me paniquait. La peau de Marie me manquait. La toucher. Qu'elle me touche. M'ébranle. Je croisais le regard bleu de ciel de Mousset dans le rétroviseur. Petit à petit les effets du Calvados me précipitaient dans des assoupissements ponctués de réveils brutaux.     

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

Aucun commentaire pour cet article

Derniers Commentaires

Archives

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés