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La photo est signée par Elisa Berthomeau©

 

Dimanche 22 juillet 2007 7 22 /07 /Juil /2007 00:01

le 12 mai 1969

 

Mon cher Mousset,

 

Ca fait un bail que je ne t'ai vu. Ce qui m'amène à t'écrire aujourd'hui, je l'avoue, est un peu particulier, mais, puisque tu te trouves, si je peux me permettre d'écrire ça, placé au bon endroit au bon moment que je t'adresse cette lettre. Quand tu la recevras je serai mort et, sans doute, en seras-tu déjà informé. Peu importe, je ne vais pas m'emberlificoter dans des explications. Ce dont je suis sûr c'est que, quand tu sauras, je pense que tu auras du mal à comprendre mon geste. L'affaire, mon affaire, sera de la compétence de ta circonscription. L'ironie du sort voudra peut-être qu'elle tombe sur toi. L'important c'est que tu saches pourquoi j'ai fait ce que je vais faire dans quelques heures. Ma décision est prise. Je ne peux reculer. En t'écrivant cela je ne te demande pas de comprendre mon geste, ni même de l'excuser. Mon seul but est de faire en sorte que Benoît ne soit pas inquiété. Foutez-lui la paix. C'est ma seule et unique exigence.

Venons-en aux faits comme on dit dans notre grande maison. Sitôt cette lettre postée je vais me rendre chez Sylvie Brejoux, mon épouse légitime, et je vais la tuer. Je pourrais le faire proprement mais je vais le faire salement. Pourquoi ? Pour rien. Si, pour en finir avec une obsession qui me bouffe la tête. Ce que je vais faire n'a pas de nom mais je vais le faire, froidement, sans haine. Sylvie va payer le prix de ma lâcheté. Depuis qu'elle est née c'est mon fardeau. Un fardeau que j'aime. Que j'aime comme un fou furieux. Sylvie me mine et me corrompt. Elle est ma fille. je suis son père biologique et son mari devant le maire. A chaque fois que je lui ai fait l'amour je perpétrais un inceste. J'y ai pris un plaisir vénéneux. Un plaisir dont je suis aujourd'hui privé. Je ne peux, ni ne veut l'admettre. Si au moins, comme au temps où je possédais la mère et la fille, je pouvais espérer avoir encore une emprise sur Sylvie, j'attendrais. J'espérerais. Mais je n'ai rien à espérer. Sylvie doit disparaître. Je dois effacer la tache originelle.

Mon orgueil m'a poussé à vouloir qu'elle m'aime. Un vieux jouant les amoureux transis c'est ridicule. J'ai été ridicule mais elle était là, à moi, toute à moi. Lorsque je l'ai senti s'éloigner, l'ai vu penser qu'à partir, Benoît est arrivé. Je l'ai joué comme mon va-tout. Avec lui Sylvie serait en de bonnes mains et, un jour, je m'en expliquerais avec lui. Il me comprendrait. Me permettrait de venir partager le lit de Sylvie. Je l'ai écrit à Sylvie. Sa réponse a été cinglante. Je te tuerai avant que tu puisses le faire. J'aime Benoît. Je n'aime et n'ai aimé que lui. Tu es un vieux salaud. Lui ne m'aime pas mais il me respecte. Tout était plié. J'aurais du me suicider mais je n'en ai pas eu le courage. La faire mourir me le donnera et, sois certain que je ne me raterai pas.

Il faut que j'en termine. Mon geste est celui d'un dément parfaitement sain d'esprit. Je ne peux supporter que Sylvie me survive. Je vais la supplicier pour la punir. Elle n'aurait jamais du exister. Je lui ai donné la vie par hasard. Je la lui retire en pleine conscience.

Voilà, cher Mousset, ce que je voulais te confier. Acquitte-toi au mieux de la mission dont je te charge. Qu'on brûle mon corps et qu'on jette mes cendres à la décharge publique. Je ne demande pardon à personne, sauf à Benoît qui est un chic type.

Brejoux

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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