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16 août 2007 4 16 /08 /août /2007 00:03

 

   A son neveu, à ses amies venues prendre le thé, au signor Ortolani, à son boucher, aux habitants du quartier et parfois aussi aux touristes croisés sur le boulevard, elle racontait son procès dans les moindres détails en faisant des pronostics sur le moment où la discothèque fermerait ses portes pour ne jamais les rouvrir.


      Mais les jours, les semaines, les mois s'égrenaient, et rien de semblable ne se produisait. Bientôt, la dame ne parla plus que de cette incroyable persistance de la boîte de nuit à avaler tous les soirs des files de jeunes gens. Elle ne parla même plus que de cela, jusqu'à faire fuir ses amies qui cessèrent de venir prendre le thé.


      Quand on enterra le signor Ortolani, la vieille romaine s'aperçut qu'elle était devenue très vieille. Et la nuit suivante, elle vit que ceux qui, chaque nuit, s'agitaient en bas de chez elle, avaient toujours 20 ans.


       Alors elle demanda à son neveu de lui apporter deux planches de bois d'un mètre de long et d'en faire une croix qu'elle mit sur son balcon, contre le mur couleur vieil ocre, à côté du jeune olivier qu'elle venait de planter. Sur chaque bras de la croix, elle cloua des lanières en cuir brun. Puis elle quitta sa robe noire pour celle en soie rouge qui plaisait tant à son mari. Et comme arrivaient les premiers clients de la boîte de nuit, elle sortit sur le balcon, glissa ses poignets dans les lanières de cuir et, pendant trois heures, elle resta immobile, la tête tournée vers le ciel, le regard vague, indifférente aux murmures des la foule incrédule massée à ses pieds.


      Pas un jour ensuite ne s'était passé sans que la dame ne s'installât sur sa croix.


      Il n'y avait plus guère que les touristes pour s'en étonner. Les jeunes qui fréquentaient la discothèque et les habitués du quartier s'étaient accoutumés au spectacle et ne jetaient pas plus un regard à la vieille crucifiée par le bruit au dessus de leur tête qu'à la coupole du Vatican qui couronne leurs sept collines.


      Quand Pierre eut achevé son histoire, je levai les yeux comme je l'avais fait si souvent à cet endroit.


      La croix était là, son bras droit caressant une branche d'olivier. Je ne l'avais jamais vue. De ce balcon dont j'avais fait la quintescence de Rome, j'avais finalement manqué l'essentiel. J'avais retenu la profusion de couleurs, l'odeur de paradis, l'allure majestueuse et décrépie d'ancienne actrice déchue. Mais j'étais passée à côté du détail singulier - et pourtant frappant - qui le rendait unique, baroque et inoubliable que la ville elle-même.


Frédérique Echard

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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