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12 mai 2007 6 12 /05 /mai /2007 00:12

Montparnasse, le terminus, la vieille gare de l'Ouest, sentait le sapin. Elle vivait ses derniers jours car bientôt les promoteurs et les bétonneurs allaient l'araser, l'enfouir, damer son empreinte pour couler le socle du plus haut phallus pompidolien, la Tour, bite d'amarrage plantée loin des effluves de l'Atlantique, totem des ambitions pharaoniques des nouveaux friqués, doigt d'honneur pointé au flux de bagnoles craché par la future pénétrante Vercingétorix. Tout devenait possible, les vannes s'ouvraient, le fric dégoulinait, on jetait un tablier de bitume sur les quais de la Rive droite, on charcutait le futur Chinatown, on excavait le ventre de Paris, on décidait d'édifier Beaubourg, les derniers feux des Années dites Glorieuses rougeoyaient. Qui aujourd'hui se souvient de Christian de la Malène, de la Garantie Foncière, du Patrimoine Foncier, de Gabriel Aranda, de Robert Boulin, des petits et gros aigrefins, des prêtes-noms, des stipendiés, des corrupteurs et des corrompus, des fortunes météoriques, de cette cohorte de personnages troubles dont on aurait cru qu'ils sortaient d'un film de Claude Sautet ? A vrai dire, pas grand monde, sauf moi devant l'écran de mon ordinateur, à deux pas d'une autre gare. Depuis combien de temps étais-je dans cette chambre d'hôtel ? Je ne savais plus. Mon horloge biologique déréglée se calait sur mes fringales et ma boulimie d'écriture. Je campais. On me portait à manger et à boire. Coupé de tout je cheminais dans mon passé sans lien physique avec là où je me trouvais. Mon arrivée gare Montparnasse me reconnectait violemment avec Paris, cette pute fardée, soupe au lait, délurée et populacière, dangeureuse, que la grande écrémeuse immobilière, tournant à plein régime, vidait de son petit peuple et des nouveaux venus. Cap au nord, toujours plus loin dans les champs de betteraves, empilés. Montparnasse où je m'échouais ne serait plus bientôt le bassin déversoir des crottés de l'Ouest, filles et garçons, émigrés de l'intérieur, bonniches et manoeuvres, rien que des bras.

Les cafés du bord des gares, même au petit matin, puent la sueur des voyageurs en transit. Ils sont crasseux de trop servir. Les garçons douteux. Les sandwiches mous. La bière tiède et les cafés amers. Dans le nôtre, les croissants rassis et le lait aigre, allaient bien aux ongles noirs et aux cheveux gras du serveur et les effluves froides et graillonneuses de croque-monsieur rehaussaient le charme gaulois du patron : bedaine sur ceinture et moustache balai de chiottes. Depuis l'instant où j'avais posé le pied sur le quai je distillais un coaltar léger. Tout ce gris, ce sale, cette laideur incrustée, loin de m'agresser, m'enrobaient d'un cocon protecteur. Ma bogue se refermait et j'appréciais. Dans ce décor, seule Sylvie échappait au désastre. Son long séjour, avant notre arrivée en gare, dans les toilettes du wagon-lit, avait effacé les marques de notre nuit blanche. Vue des autres, même si je m'en tamponnais, elle n'affichait aucun des signes extérieurs de la pute. Sylvie mariait le chaud et le froid, pulpeuse et glacée, provocante et hautaine, soit tout ce qui porte à l'incandescence les mecs. Indifférente à mon mutisme elle me couvait. S'imposait comme le seul ancrage à ma molle dérive. Je me ressentais foetus. Elle me portait en son ventre et ça m'allait bien.   

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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