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10 mars 2007 6 10 /03 /mars /2007 00:22

La dérision restait le seul antidote capable de m'extraire du pot au noir où, si je n'y prenais garde, j'allais me complaire. Pour les jeunes d'aujourd'hui le mot mortification n'a sans doute aucun sens, mais pour beaucoup d'entre nous il en débordait, nous portions, pour le pire et le meilleur, des millénaires de péché sur nos épaules de révolutionnaires en peau de lapin. Même si ça peu prêter à sourire je voulais, je souhaitais, je désirais plus que tout me faire mal, me faire du mal. Brejoux parti, sous la verrière bruyante du Conti, chacun de mes regards se cognait à nos souvenirs. Marie affleurait de partout dans cette ville, il me fallait y rester, m'incruster, ne jamais l'oublier. Je ricanais, en solitaire, me voyant tancé par Marie " posture que ce goût immodéré de te mettre en scène pour ton petit théâtre d'intérieur..." me lançait-elle avec son sourire de gaze éternelle. " Tu souffres, certes, mais la vie des hommes est faite de ruptures définitives. J'aurais pu te quitter..." Je gueulais " Marie tais-toi ! " en frappant du plat de la main sur la table. Mes voisins me jettaient des regards inquiets. Je m'en foutais. Marie, elle, si belle, murmurait " et toi aussi tu aurais pu me quitter..." J'en restais coi et je laissai sa petite musique se dévider en moi " nos rêves brisées, l'injustice de mourir à vingt ans, la solitude, faire le deuil, cicatriser, repartir..." Sans le lui dire, je pensais " paroles, paroles Marie puisque ta main n'est plus dans la mienne je n'en ferai qu'à ma tête amour de ma vie..."

Pourquoi diable vouloir faire le flic ? Les temps d'après-mai m'ouvraient pourtant des horizons tout aussi glauques : beaucoup de mes petits camarades plongeaient dans leurs rêves d'un monde nouveau en continuant le combat dans des groupuscules vitriolant les nantis ou en allant, pour certains, avec courage se salir les mains et se casser les ongles sur les chaines de Javel et de Flins. Moi je n'étais pas des leurs. Leur engagement, sincère très souvent, puisait sa source dans la marque originelle, le fer rouge qui les classait à vie du bon côté: leur belle naissance. Nés dans la soie, ou plus exactement dans les livres, des privilégiés, des intellectuels en mal d'expiation ils contemplaient le peuple, un peuple fantasmé d'ailleurs, avec la même ferveur naïve que Bernadette Soubirous adorait la Vierge à Massabiel. Quand j'osais leur dire, en pure provocation, que le peuple ça pète, ça pue, ça rote, ça piccole, que ça n'aime pas les tarlouzes... j'en passe et des meilleures, ils me jetaient dans la classe exécrée des petits bourgeois socialisants. Même s'ils me toléraient, vu que j'étais un mec qui s'était lavé le cul dans une bassine d'eau froide jusqu'à dix-huit ans, je considérais leur combat, au mieux, comme un grand guignol pénible, ridicule et verbeux, au pire, comme une entreprise stupide et dangereuse pour la cause du peuple. Moi je voulais me salir les mains. Faire le flic c'était se glisser dans les replis de la ville, là où il y a de la crasse, du sang, du stupre; c'était côtoyer le crime, patauger dans nos vices et nos merdes, devenir l'éboueur de la société. Tout ça me boufferait la tête. M'empêcherait de retrouver l'envie d'enfourcher à nouveau mes rêves de gloire. J'allais me fondre dans la masse, n'être qu'un pion minable entre les mains des puissants.    

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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