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19 novembre 2006 7 19 /11 /novembre /2006 00:06

Je vivais de peu, arrondissant mon petit pécule comme pion à mi-temps dans une boîte de curés, mais je vivais bien de pâtes, d'oeufs au plat et de riz au lait. Sapé comme un prince par ma très chère maman j'étais un privilégié car je logeais en ville. Un rez-de-jardin, rue Noire, dans le pavillon d'une vieille baveuse pour qui j'assurais l'approvisionnement et la maintenance de sa chaudière à charbon. Certains soirs, lorsqu'elle s'ennuyait, je devais me taper un petit sherry avec des gâteaux secs en sa compagnie. C'est dans sa salle à manger Henri III, sur la chaîne unique, que j'ai vu Marcel Barbu, candidat à la première présidentielle au suffrage direct, en 1965, pleurer. Beaucoup de mes copains ou copines, fauchés, vivaient à la Cité U de la Jonelière, loin du centre, dans des piaules de neuf mètres carrés, meublées dans le style fonctionnel des prisons. Passé vingt-deux heures ils étaient coupés de tout, crevaient d'ennui et, pour couronner leur solitude, ils subissaient un réglement intérieur digne d'un internat de jésuites : interdiction de bouger les meubles, d'accrocher des photos aux murs, de manger dans sa piaule. La cerise sur ce gâteau déjà lourd était, bien sûr, l'interdiction faites aux jeunes mâles d'accéder au pavillon des filles.

La revendication de la mixité horrifiait beaucoup des mères dans les salons où je traînais encore mes guêtres. En les écoutant décrire l'effondrement des valeurs morales qui s'ensuivraient, je balançais de leur rétorquer que leurs filles n'avaient de cesse de m'offrir, sous leurs jupes plissées, les mêmes avantages à domicile. Mais, à quoi bon m'offrir ce plaisir, j'étais déjà ailleurs, loin des appats vénéneux de ces oies blanches des beaux quartiers. Lors d'un dîner, le recteur d'Académie, un gros au teint apoplectique, enserré dans un costume trois pièces à rayures tennis, qui le faisait ressembler à un parrain de la Cosa Nostra, en tirant sur son havane, et en sirotant son Armagnac hors d'âge, devant la basse-cour décatie, avait conclu sa brillante analyse de la situation, d'une remarque de haute portée morale " Hier, ils réclamaient des maîtres ; maintenant, ils leurs faut des maîtresses..." Tout le monde s'était esclaffé, sauf Pervenche, la fille de la maison, et moi. Elle m'avait chuchoté dans l'oreille " on monte dans ma chambre sinon je dis à ce vieux satyre qu'il parle en expert puisqu'il se fait maman..."

Notre sortie de table me procura une satisfaction proche de l'extase. Pervenche me tirait à bout de bras. C'était une grande bringue, plate comme une limande, avec de grands yeux de cocker et un casque de cheveux coupés courts. Je souriais bêtement. Ma serviette accrochée à ma ceinture flottait comme un drapeau blanc entre mes cuisses. Le silence s'était fait d'un coup. Anne-Françoise, la mère de Pervenche, pressentant le danger d'une remarque assassine de sa fille unique, fit front avec panache. Elle se leva, souriante, " et si nous laissions ces messieurs à leurs cigares et à leur envie de parler politique entre eux, sans que nos babillages féminins ne les importunent..." Nous étions déjà proche de la sortie. Pervenche se retournait. Pour l'amour et les beaux yeux verts de sa mère, à mon tour, je la tirais vers le hall. Elle trébuchait. Lâchait un " merde alors " sonore. Je la rattrappais au vol. "Tu la boucles sinon je me casse ". Ma nuit avec Pervenche fut ardente et studieuse. Je découvris les condoms. Ma partenaire insasiable pendant que je reprenais des forces, calée dans les oreillers, me parlait de Dany le rouge, le révolutionnaire joyeux qui se méfiait des bolchevo-staliniens, des marxistes à la triste figure, des prophètes sentencieux portant sur leurs chétives épaules tous les malheurs de l'humanité. C'est donc dans un lit douillet d'un hôtel particulier de la place Mellinet que je fis mes premiers pas de révolutionnaire dans les bras d'une adepte du mouvement du 22 mars.  

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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