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5 juillet 2009 7 05 /07 /juillet /2009 00:06

La IVe, avec ses gouvernements éphémères, souvent nés d’improbables combinaisons parlementaires, laissait, car le temps était à la reconstruction, les mains libres aux hauts fonctionnaires des grands corps d’Ingénieurs de l’Etat, ces grands planificateurs détenaient, bien plus que les industriels du CNPF, les manettes du pouvoir économique. L’avènement du gaullisme, avec ses désirs de grandeur, d’indépendance nationale allait, avec la création de l’ENA par Michel Debré, amplifier cette mainmise et surtout ouvrir grandes les portes du politique à des palanquées de hauts fonctionnaires issus des cabinets ministériels. L’accélération des carrières, le pantouflage dans les entreprises nationales, les parachutages dans de bonnes circonscriptions parlementaires, conférait à l’école de la rue des Saints Pères une aura sans précédent. L’énarque généraliste, s’attribuant le droit de tout faire tout en ne sachant rien faire de très précis, allait s’engouffrer dans tous les plis du pays, tout contrôler, tenir l’Etat avec une froide détermination et un esprit de corps indéfectible. Aux réseaux de l’après-guerre, nés de la Résistance, des conflits coloniaux, où se mêlaient baroudeurs, condottieres, têtes brulées, fils de famille en rupture de ban, aventuriers de haut vol ou de petit calibre se substituaient ceux de nos grandes écoles méritocrates, monstres froids, calculateurs, sans expérience de la vraie vie, qui allaient mailler le monde des affaires et de la politique et le verrouiller.

Et pourtant, lorsque sous le président Pompe, dans le gouvernement Chaban, je me retrouvai bombardé conseiller technique au cabinet du Ministre de l’Equipement et du Logement, par l’entremise de l’amant de l’ambitieuse Yvette – Ava dans l’intimité de la couche de cet aristocrate désargenté – le comte Charles Henri de Bourson, la vieille garde des barons du gaullisme, avec ses portes-flingues, semblait tout contrôler alors qu’ils réchauffaient en leur sein de jeunes aspics déjà venimeux. Les circonstances de mon recrutement, jugées à l’aune du temps présent, relèvent du n’importe quoi, d’une forme de j’m’en foutisme à nul autre pareil. Le comte m’invita à déjeuner chez Lipp où le Tout-Paris de la politique se bousculait. Nous déjeunâmes à l’étage, là où seul le gratin avait accès, et en bonne place non loin de François Mitterrand, de ses amis Patrice Pelat et de Georges Dayan. Avant de m’y rendre j’avais réussi à joindre Chloé à Milan par le réseau protégé du Ministère de l’Intérieur. Comme convenu, la veille au soir je lui avais fait parvenir un télégramme : « le petit à la varicelle – stop – température stabilisée – stop – traitement en cours – stop – tendres baisers – Marcello ». En clair dans notre code : urgence – mais pas de problèmes – situation en évolution – besoin de te parler. Un tel luxe de précautions peut prêter à sourire sauf que Chloé évoluait dans un essaim de frelons hautement dangereux où se mêlaient, sans vraiment se distinguer, le fous de l’extrême-gauche des futures Brigades Rouges et les implacables néo-fascistes de la Loge P2, les multiples cercles de la Démocratie Chrétienne, les groupes maffieux et les communistes. Au bout du fil elle m’apparut lasse, tendue, je m’inquiétais. Chloé me rassura, ce n’était que la conséquence d’une nuit de palabres avec la branche la plus extrémiste des Milanais, dissidente d’un groupuscule lui-même partisan de la lutte armée radicale et qu’une bonne nuit la remettrait d’aplomb. J’en acceptai l’augure sans trop y croire et je lui fis part du nouveau tournant que prenait ma vie. Sa réponse fut sans ambigüité « Fonce mon grand ! Tu vas te retrouver au cœur du pouvoir et c’est le meilleur endroit pour le véroler. Dès que tu peux, viens me voir… »

Foncer ! Chez Lipp, signe du destin, la seule femme présente à l’étage était Catherine Nay qui faisait face à un jeune loup UDR. Tout le monde savait que, sauf moi ! De Bourson la gratifia d’une courbette pleine de déférence. Carnassière elle l’ignorait et me déshabillait sur pied. Je lui souriais bêtement. Le nouveau marigot où je me risquais pullulait de prédateurs bien plus redoutables que mes petits frelons de la GP mais je pressentais leur point faible : le cul ! Ma connexion avec les RG, très friands de tout ce qui touchait aux parties fines ou aux déviances sexuelles, me donnait un avantage certain sur mes futurs collègues de cabinet. En observant de Bourson, très fin de race, bellâtre prétentieux, je me remémorais mon étrange parcours et je diagnostiquais, à un terme proche, l’éclatement de ce bubon purulent. Comment ce type pouvait-il me proposer un poste dans le cabinet d’un baron du gaullisme sans se soucier de savoir qui j’étais, d’où je venais, rien que pour les belles miches d’Yvette ? Je m’attendais à quelques questions, il n’en fut rien. Pire, de Bourson sollicitait mon imagination pour me trouver une position dans l’organigramme du cabinet : « que pourriez-vous bien faire pour nous ? » J’aurais pu répondre porte-flingues mais la réponse qui fusa de ma bouche me surpris moi-même par son caractère incongru : « nègre ! » De Bourson cilla. Sourit. Frisa sa petite moustache à la Clark Gable. « Vous voulez dire, je suppose, que vous vous sentez une âme de faiseur de discours… » J’opinais.  De Bourson, ravi, me congratula chaudement « vous tombez bien cher Monsieur, nous cherchions une plume… »      

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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