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19 avril 2009 7 19 /04 /avril /2009 00:02

Raymond rayonnait. Ginette Douard, veuve bien en chair, vingt-cinq ans chez Hermès, avait rendu les armes sans aucune résistance, même avec un brin d’empressement puisqu’elle lui avait fixé rendez-vous, pour le soir même, au bar du Ritz. « Et ta sœur… » lui répliquais-je. Il s’en tamponnait le coquillard le pépère, cette remise en selle, aussi imprévue que rapide, l’emplissait d’une verte sève : « T’en fais mon beau, je m'en charge. Avec l’Yvette je sais y faire. J'opère et je te la confie. T’as tous les atouts en mains laisse-là venir, elle te tombera dans les bras comme un fruit mûr. » Je haussais les épaules car j’avais mieux à faire que de le contredire. Avant d’aller rendre une petite visite à mon ami Gustave en ses appartements princiers je proposai à Raymond d’aller casser une petite graine chez Laurent pour fêter sa nouvelle conquête. Le vieux coq se recoiffait avec un petit peigne en corne. Il avait rajeuni de dix ans mon Raymond. « Tant que l’on continue de faire l’amour, c’est comme si on trompait l’organisme et que par conséquent on n’a pas le droit de vieillir. » J’ai lu ça récemment et ça colle bien à la soudaine renaissance de mon vieux compagnon. De nouveau chez Laurent le voiturier fut aux petits oignons pour nous.

Laurent c’est du classique de chez classique, sans grande inventivité, mais de la cuisine à l’ancienne et une cave au meilleur de sa forme. Je laissai à Raymond le choix du solide : Vol au vent financier, rognons flambés, Paris-Brest, afin de le détourner de ses amours bourguignonnes du côté du liquide : Château Carbonnieux blanc 1961 et un Château Latour 1948. Face au sommelier, qui se la pétait un peu, il se contenta d’afficher un mépris ostensible mais muet. Pour le dérider je le branchai sur sa nouvelle fiancée en le complimentant sur sa capacité à séduire des femmes de cette classe. « Te fous pas de ma gueule, va falloir que je sois à la hauteur car ça fait un bail que je n’ai pas exercé… » grommelait-t-il tout en regardant le maître d’hôtel démuseler un Krug. Je poussai mon avantage « C’est pour fêter ton grand retour dans le cœur des femmes mon Raymond ! » Il rendait les armes « Petite fripouille tu sais y faire pour me faire goûter ton vin de châtelain mais, crois-moi, y va falloir qu’ils soient à la hauteur pour que j’en dise du bien… » Je me contentais de sourire en levant ma coupe : « à tes amours bourreau des cœurs ! Cette Ginette je sens qu’elle va te manger dans la main. Elle est folle de toi… » Raymond fermait les yeux pour s’imprégner du cristal du Champagne. Sans les rouvrir il me lançait sur un ton de reproche « Pourquoi t’as demandé à cette putain de culotte de peau de d’Espéruche de venir cueillir avec nous cette enflure de Gustave ? » Je ricanai « Parce qu’il va le prendre par les couilles et lui foutre la trouille de sa vie. Le sale boulot c’est pour les salauds de son espèce. »

Le Carbonnieux bluffa le Raymond. Il ne pipa mot, ce qui valait de sa part approbation, et il fit un sort à la bouteille avec la complicité du sommelier qui avait enfin choisi de se faire discret. Quand vint le temps du Latour 48, l’année de ma naissance, un ange passa et un silence religieux s’installait, conventuel, proche de la grâce divine. Raymond d’un signe discret hélait le chef de rang. « Des rognons avec ce nectar des dieux, j’ai bien dit des dieux, pas divin, je suis agnostique, ça relève de la faute inexcusable. Si ça ne vous dérange pas trop vous ramenez vos petites assiettes en cuisine et vous demandez poliment au chef de mettre le frichti dans du papier sulfurisé pour que je l’emporte à la maison pour mon dîner. D’accord ! La chose faites vous lui dites de lancer une poularde de Bresse aux morilles pour mon jeune ami et ma pomme. Ce putain de Pauillac, bon d’accord ne me regardez pas comme ça vous deux, ce château Latour ne supporterait pas les abats. Puisqu’on m’oblige à lécher le cul des grands j’exige que du Grand ! » De mémoire de personnel de Laurent, jamais au grand jamais, une telle demande n’avait été formulée. Elle fut exécutée avec une diligence souriante sans aucun signe extérieur de mépris. Raymond, dans l’entre-temps, me révéla une science des Grands Crus Classés de Bordeaux qui me laissait pantois. Je n’eus nul besoin de l’interroger sur l’origine de sa science. « Alexandrine avait une cave sublime… » lâchait-il en affichant l’air extatique du mâle comblé par les délices de la chair.

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