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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 00:04

Méfiez-vous de mes titres de chronique. Je vous ai déjà fait le coup avec « Confusion sexuelle et Cu » http://www.berthomeau.com/article-5337184.html   Mais, comme vous le savez, j’aime les histoires, surtout celles où la pâte humaine transparait. Celle que je vais vous conter ce matin est une histoire vraie. J’ai décidé, avec l’accord de l’auteur, un garçon discret qui me dit guère goûter le côté place publique de la blogosphère, qui n’a nulle envie de devenir un icône de tous les milieux alternatifs du microcosme de la viticulture française, qui ne souhaite rejoindre telle ou telle micro mouvance, qui n'a rien demandé à personne et n’a aucune aspiration de la sorte, de la raconter à ma façon sans en changer le fond d’aucune façon.

Donc, c’est l’histoire d’un mec * qui un jour me dit, comme ça, qu’il mène un peu moins d'1 ha en « agriculture naturelle » (expression française de la méthode de M. Fukuoka) sur une parcelle expérimentale où il ne revendique aucune AOC car pour lui rien ne lui permet d'affirmer que ce type d'agriculture, qui n'autorise pas de forte densité de plantation à l'ha, permettrait de donner une image fidèle, ou plus exactement traditionnelle du terroir sur lequel elle est implantée. Je lui demande :

-          pourquoi, faites-vous ça ? 

-          tout simplement parce que 8 années de viticulture de type bio, ne m'ont pas convaincu du bienfondé de cette approche.

Comme j’en reste coi, il ajoute :


-          si le travail du sol permet de se passer de cette saloperie de glyphosate (nom générique du Roundup) et s'il existe bien des moyens de se passer d'insecticides organochlorés (confusion sexuelle, bacillus thuringiensis, abeilles,...) l'abandon de molécule de synthèse de type folpel, dithane et al pour retourner vers le cuivre sous quelque forme que ce soit me dérange énormément. Le cuivre est un polluant d'une rémanence et d'une toxicité exceptionnelle pour l'environnement et ne devrait d'ailleurs pas tarder à être interdit en agriculture conventionnelle comme bio!...

 

Comme je suis sur la même longueur d’ondes que lui, j’opine du chef et je suis tout ouïe. Je fais bien car ce qu’il me dit, sans élever le ton ni se poser en donneur de leçons, exprime fort bien ce que pense au fond de moi.


-          Dans tous les cas, la plante cultivée reste sous perfusion de l'homme. Et ceci me dérange sur un plan éthique et citoyen. Peut-on justifier qu'une production aussi peu indispensable à l'humanité provoque la mort biologique de sols dont on pourrait avoir un jour besoin pour des besoins vitaux. Rassurez vous je n'y mets pas la Côte d'Or, mais honnêtement, quel est le pourcentage des terres viticoles qui produisent des vins dignes d'intérêt culturel et gastronomique à l'échelle mondiale?

 

Comme pour s’excuser il se croit obligé d’ajouter :


-          Voilà mon idée stupide : moins la production est vitale pour l'humanité ou la planète, et moins son impact sur l'environnement devrait être important. Encore une fois, et bien qu'étant un passionné de longue date et tentant d'en tirer un revenu pour faire vivre ma famille, je ne mets pas le vin au rang des absolues nécessité pour la vie, n'en déplaise à Platon.

 

Et moi pour faire rebondir la conversation je le branche sur la méthode Fukuoka. Intarissable.


-                     Après la seconde guerre mondiale, dans un Japon manquant de tout, M. Fukuoka, biologiste spécialiste du végétal de son état, a développé une agriculture très frugale en moyens aussi bien chimique que mécanique et énergétique Cette agriculture est basée sur une posture éthique : intervenir sur les symptômes apparaissant dans un système trop complexe pour qu'on le comprenne dans son intégralité, peut conduire à des dégâts considérables sur ce système, même si les symptômes initiaux ont disparu. Une sorte de théorie du chaos appliquée à l'écologie agricole, en quelque sorte.  M. Fukuoka a mis au point et appliqué cette méthode sur sa propre ferme étant issu d'une famille de paysans.


       Il y a cultivé du riz et produit des fruits pendant plus de 50 ans jusqu'à sa mort l'an dernier.


       Sa méthode est très simple :


        Pas de labour,

        Pas de compost ou de d'engrais de quelque sorte,

        Pas d'intrant (produits de traitement),

        Pas de désherbage.


Pour préciser un peu, on va occuper le terrain avec un couvert végétal très dense (en trèfle    blanc par exemple), au départ artificiel mais progressivement mi exogène mi endogène. En gros, on va faire sa culture dans un très joli pré auquel on ne touche pas, si ce n'est pour l'entretenir, un peu à la manière d'un fairway ou d'un green de golf : tonte, roulage, aération...Ça, c'est pour pas de labour et pas de désherbage.


Pour pas d'engrais (fertilisation) ni de compost (fertilisation et structuration) : on va semer différentes plantes (en France une céréale rustique pour le printemps et un blé d'hiver) à différents moments de l'année. Plantes qu'on ne récoltera pas mais qu'on couchera ou coupera lorsqu'elles deviendront gênantes pour la culture principale.


On introduit également des plantes à mycorhize de type oignon ail et poireau sauvages, pour favoriser une vie biologique des sols très intense.


En fait, on crée un biotope assez équilibré et autonome dans lequel on va tenter d'introduire une culture...


C'est long, ça demande pas mal de travail et de réflexion... Je crains que le poil dans la main ne soit de trop pour quelqu'un qui voudrait s'y mettre...


Bien entendu toutes ces explications sont très partielles. Il faut aller loin dans le détail pour réellement comprendre la méthode.


L'homme (agriculteur et chercheur) qui a adapté cette méthode en France dans les années 1970 est Marc Bonfils.


Il y a aujourd'hui plusieurs centaines d'hectare de céréales en Beauce qui sont conduits selon ces principes souvent appelés par les technos « agriculture biologique sous couvert végétal permanent ».


Un programme de l'ONU basé sur les résultats de Fukuoka est toujours très actif en Amérique du Sud et en Afrique pour mettre en culture des zones aujourd'hui incultes. Le Brésil compte plusieurs milliers d'hectares de céréales dans le Nordeste menés de la sorte.

On est assez loin de Steiner et de Goethe...

 

Là, pour faire une pause, pour souffler, je lui propose un « blanc limé » Mais il embraye :


-         Pour ce qui me concerne, mes tentatives de convertir un vignoble existant ce sont soldés par de cuisants échecs. La vigne n'arrive pas à s'habituer à une concurrence aussi forte et brutale. Les rendements chutent à un point ridicule, la mortalité augmente aussi vite que les rendements ont chuté. Pas terrible. J'ai ensuite essayé d'établir une nouvelle vigne à partir de plants greffés dans un terrain préparé pendant une saison complète : couvert de trèfle + rotation de céréale + mychorization. Je précise que j'ai planté à un équivalent de 5000 pieds/ha.


Mieux mais là encore, pas mal de problème de croissance et de mortalité. Par contre, une vie sensationnelle et 0 mildiou, les 2 premières années et un tout petit peu sur feuilles uniquement en 2007 et 2008. SANS CUIVRE.


En 2005 rencontre avec un vieux de la vieille qui me fait remarquer que si ça tire trop (en roulant les r) sur les plants, il faut planter les sauvages (le porte greffe) puis greffer en place après 2 ou 3 ans, le temps pour le porte greffe de bien s'implanter.


Et j'ai mis en pratique les techniques de densification progressives que les permaculteurs néozélandais ont mise au point pour les kiwis.

 

Comme je ne suis qu’un « ignare total » je me concentre pour suivre. Gentiment, en trempant ses lèvres dans le blanc, il ajoute «  bon, je me résume : on fait un champ de trèfle. On y fait 2 cultures dans l'année pour la biomasse (fertilisation et structure). On y plante progressivement des porte-greffes (2 x 500/ha/ans) pendant 2 ans peut être trois. On court la campagne pour y récupérer des poireaux et de l'ail sauvage, dont on fait une pépinière en aéroponie (bio SVP) pour accélérer la production. 


On greffe en place le ou les cépages dont on a récupérer les sarments chez les potes (merci à Elian Da Ros, Mathieu Cosse, Ciprien Arlaud et Didier Barouillet pour leur contribution), en massale bio sur des vieilles vignes.


On ne palisse pas. Et oui, tout sur échalas pour pouvoir croiser les passages au tracteur. On appelle les copains apiculteurs pour qu'ils apportent leurs ruches au printemps.


Voilà. 5 ans de boulot pour établir une nouvelle vigne... »

 

Comme l’aurait dit pépé Louis « voilà de la belle ouvrage… » alors je le lui dis. Il sourit mais je sens qu’il a un petit quelque chose sur le cœur, alors je l’encourage à vider son sac. Il y va de bon cœur : «  Si Mr Bizeul s'est autant cassé le fion que moi pour planter 1 ha de vigne il comprendra ma surprise de voir ses commentaires sur une méthode qu'il n'a même pas pris le temps d'étudier 5 mn avant de l'agresser sur le plan du travail fourni. La plume leste de l'ancien journaliste peut être ? » avant d’ajouter bon prince : « Au demeurant je le remercie pour son reportage sur son chantier de surgreffage en fente qui m’a été fort utiles. »


 Moi qui ne suis qu’un plumitif et qui n’aime rien tant que le débat, même un peu vif, Hervé aussi, je suis raccord. Mais, une fois le sac vidé, retour à l’expérience.

 
« Voilà. 2008 est ma première vraie vendange sur environ 1000 pieds de vigne, conduits sans aucun traitement ni aucune fertilisation.


 Une belle année de @#$%& pour une première vendange. Nous avons récolté 1 tonne de raisins avec très peu de perte due au mildiou. Ces raisins étaient murs et sains. Pour une deuxième feuille cette récolte me parait honorable. Il faudra voir la suite.


Maintenant, ma justification principale.


JE NE FAIS PAS CA PARCE QUE JE CROIS QUE MON VIN SERA MEILLEUR QUE LES AUTRES.


Voilà c'est dit. En plus je ne le vends même pas, mais on le picole en copains.
Pour moi il n'y a pas de corrélation entre méthode culturale et expression du terroir ou qualité intrinsèque du vin.


Un terroir de @#$%& reste un terroir de @#$%& même en bio ou en Fukuoka.


Mais je suis heureux et passionné par cette aventure certes agricole mais surtout humaine dans laquelle je me suis lancé un peu inconsciemment. »

 

Et comme dans toutes les histoires vraies il faut une chute. La sienne prend la forme d’une profession de foi.


« Je continuerai ma viticulture en bio matinée de biodynamie (surtout la 500p la 501 et les cycles lunaires). Mais mes prochaines replantations ou nouvelles parcelles seront au moins partiellement conduites en agriculture naturelle, au moins pour voir si des densités de plantation de 2 ou 3000 pieds/ha permettent d'exprimer le terroir comme le font aujourd'hui leur grandes sœurs à 6000.


Je continuerai aussi l'achat de vendange et le négoce pur et dur, parce que j'en besoin pour nourrir ma famille, qu'il n'y a pas que des geeks qui boivent du vin et que 10 euros dans une quille ça fait déjà mal à pas mal de nos concitoyens et pas uniquement parce qu'ils préfèrent le tiercé au pinard.


Il y a aussi l'immense, et crucial au sens de Masanobu Fukuoka, problème de la gestion des ressources foliaires. Dans cette agriculture, la seule source d'énergie mise en oeuvre est l'énergie solaire. Le seul capteur dont on (les plantes, en fait) dispose est les feuilles. Tout part et repose là dessus. Gérer la surface et l'efficacité foliaire de toutes les cultures qui entrent en jeu.


Ce qui revient à explorer un monde quasi inconnu de symbioses mystérieuses et d'enzymes diverses et variées.


Un peu de boulot en perspective apparemment. »

 

Je ne peux qu’approuver, mais il n’a pas fini :


 « Ah oui, j'ai oublié : je taille (gobelet), contrairement aux recommandations de Mr Fukuoka qui, au demeurant, n'ont jamais porté sur la vigne. »

 

Et puis, cerise sur le gâteau, il enfonce le clou :


« Le truc que j'ai vraiment oublié : je ne fais pas de vins "nature" ou "naturels". Même à titre perso, je les évite en général, préférant un bon cidre ou une bonne bière si j'ai des envies d'aromes fermentaires, la volatile et les bretts en moins (encore que dans certains cidres...)


En vinif, je ne m'interdis que les interventions biologiques. Pour le reste, c'est selon, les jours, les lunes... les vins surtout, en fait.


J'ai en horreur la confusion, savamment entretenue par beaucoup, entre méthodes d'agriculture bio ou « naturelle » et vins « nature » ou « naturels ».


 Tout cela est permutable à l'infini et tous les cas de figure sont sur les étagères de nos cavistes préférés : les vins pas natures issues de l'agriculture biologique®, les natures issus de l'agriculture pas naturelle®; les natures naturels (NaNa®)... »


Et c’est la chute finale :


-  Quelles foutaises...


* C'est l'histoire d'un mec : expression Coluchienne


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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

Erwan 07/04/2009 17:07

Voilà un article intéressant sur le sujet...
http://www.lefigaro.fr/vert/2009/04/01/01023-20090401ARTFIG00408-le-vin-naturel-une-question-de-style-.php
La "guerre du goût" n'a rien de stérile, au contraire, elle nous prémunie de sa standardisation.
Amicalement

Michel Smith 07/04/2009 09:13

Al la la, que ce monde du vin est bien compliqué. Alors que ce qui compte vraiment c'est que le vin soit bon et bu. J'aime bien l'idée du vin sans fards et je suis moi-même un défenseur du vin "nature", c'est-à-dire le plus pur possible et exempt de produits chimiques à la vigne comme à la vinification. Et je reste un fan absolu du minimum de soufre... pour l'instant car, comme tout buveur de vin, je reste ouvert et curieux. C'est pour cela que je me rapproche plus des expériences d'Éric Tessier.

pinardier 31/03/2009 09:02

rien de bien sophistiqué, mais c'est beaucoups plus clair maintenant.

Merci d'avoir répondu à mon attente.

A bientôt.

W.G

Eric Texier 30/03/2009 18:50

En blanc, pressurage direct sur vertical Coquard 2000 kg, puis débourbage statique. Fermentation en levures indigènes en fûts d’au moins 5 vins ou foudres béton brut horizontal 20 hl. Pas de contrôle de température.
Aucun apport de quoi que ce soit sur le plan organique : enzymes, tannins, acide, sucre…
3 Spécificités : condrieu en fûts d’accacia neufs et 1 vin ; Châteauneuf blanc hyperoxygéné en mout ; viognier de la Drome en macération carbonique à froid ( !!!) de 3 semaine (Vin de Table n°1) – un vin expérimental sans aucune expression de terroir, ce qui vaut probablement mieux d’ailleurs).
Aucun SO2 ni en vinif, ni à l’élevage qui se passe sur lies de fermentation sans batonnage ou alors très peu, dans les milésimes faibles. En général pas de soutirage. Entre 20 et 40 mg/l à l’embouteillage suivant les pH et la stabilité constatée des vins. Seul N°1 est mis sans souffre.

En rouge, 2 familles distinctes : vins destinés aux élevages courts ou longs.
Dans le premier cas : éraflage non systématique, entre 15 et 50% suivant les années et les terroirs. Levures indigènes, pas de SO2 sur vendange ou en cuve (encore que si on en croit les travaux de Chauvet, l’emploi extrêmement intelligent et précis du SO2 pourrait permettrent l’élimination de certaines populations de levures ou de bactéries plus ou moins désirables sur le plan de l’expression du terroir – on peux penser aux bretts qui sont souvent envahissantes sur le plan aromatique au détriment du terroir, dans mon appréciation personnelle du terroir bien sûr – mais je n’ai pas franchi ce pas).
Aucun apport de quoi que ce soit sur le plan organique : enzymes, tannins, acide, sucre…
Pas de désacidification mis à part la précipitation tartrique à la Chauvet : je sors les vins à l’extérieur pendant l’hiver ci besoin (Merci à l’hiver 2008-2009, qui m’a fait perdre 1g/l d’acidité totale sur certains rouges 2008 qui en avait bien besoin).
Pour les longues gardes, tri sur table, pas d’éraflage, léger foulage. Pour le reste idem ci-dessus.
Tous les élevages sont ensuite faits sur lies fines, les malos se faisant quand elles le veulent, en cuve ou en fûts.
Soutirages uniquement si nécessaires, en cas de réduction profonde.
Un certain nombre de fûts très stables passent 3 hivers en élevage, pour une mise sans souffre (maximum 2400 bouteilles par an)
Filtration utilisée assez rarement, et sur terre uniquement : 15% des vins ont été filtrés sur le millésime 2006, essentiellement des rouges ayant fait les malos très tardivement.
Collage exceptionnel, essentiellement en cas de malos enclenchées sur sucres.
Mais tout les vins sont embouteillés le plus clair possible. Ma cave d’élevages est ouverte l’hiver afin que la température y descende assez bas (5°C cet hiver).

Voilà rien de bien sophistiqué.

pinardier 28/03/2009 11:48

si j'ai bien compris, Iris, la puérilité consiste à demander des éclaircicements (sur les méthodes de vinif) et à dénoncer les généralisations (du type: vin nature= brett+volatile) au lieu d'applaudir systématiquement.
Alors OK, je le suis volontier...

PS: Iris, l'un de vos vins fut , il y a peu considéré comme un des plus beau dégusté cette année (en 2008) par un confrère Bisontin, également passionné comme moi des vins sans fard.
Comme quoi, nous avons parfois bon goût.

Cordialement

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