Jeudi 26 février 2009 4 26 /02 /Fév /2009 00:04

Éric Orsenna, page 315 de son livre « L’avenir de l’eau », déclare tout de go, avec jubilation, et une belle mauvaise foi : « j’en avais marre de l’eau […] de son sérieux, de sa fadeur, de sa pureté et, par-dessus tout, de son IMPORTANCE. Un impérieux besoin de PLAISIR m’était soudain venu. Le genre d’appel auquel je n’ai jamais su résister, et moins encore aujourd’hui que l’âge vient.

Bref j’avais envie d’une récréation.

Voilà pourquoi, le 17 janvier 2008, je pris le train pour Dijon, en savante compagnie de mes amis du bureau de l’Académie du vin de France, pour l’une de ces « voyages d’études » qui agrémentent fort l’existence. Bernard Pivot s’était fait excuser. Une mauvaise bronchite. Oh ! comme nous l’avons plaint.

En Bourgogne, on appelle »climat » une entité géographique : composition, texture et profondeur du sol ; mais aussi exposition de la parcelle, altitude, degré d’inclinaison… Le mot « climat » dit mieux et plus que le mot « terroir ».

Le climat que je veux saluer se trouve sur les Côtes de Nuits, à mi-pente, comme tous les grands crus. Plus haut, l’eau ruisselle trop, la terre s’assèche trop vite. Plus bas, l’eau stagne.

Ce climat mesure 1,8 hectare et ne produit que six mille bouteilles (les bonnes années, car les mauvaises, comme en 1968, on ne vinifie rien…).

Le prénom de ce climat, c’est Romanée, par référence à l’occupation romaine… Son nom, c’est Conti : il vient de la famille qui, longtemps, posséda le domaine.
Sous la conduite du maître des lieux, Aubert de Villaine, nous avons parcouru les vignes. Puis, dans la cave, à la lumière des bougies, religieusement dégusté. Comme à son habitude, Jacques Puisais, notre génial chimiste promenait son pendule sur les millésimes pour tenter d’en percer les mystères.

Les autres vins soulignent les saveurs ou les parfums qu’ils offrent. Ils font la roue. Ils bavardent, commentent, précisent : maintenant je sens la violette ; vous avez reconnu le goût de griotte ? Et là, que dites-vous de cette bouffée de framboise ? Soyez francs, aimez-vous cette brève irruption de pain grillé, de vieux cuir ?

La Romanée Conti rassemble. Bien malin – ou menteur – celui qui distingue. Chacune des composantes est trop intimement liée aux autres. On passe de l’une à l’autre insensiblement, les barrières des frontières sont levées. On qualifie la Roman ée Conti de « vin complexe ».À l’évidence. Mais qu’est-ce-que la complexité sans l’union ? Et qu’est-ce que la diversité sans l’équilibre ?

Les autres vins s’épuisent, même les plus riches. Il arrive un moment où l’on arrive au bout des saveurs. Fin du parcours.

La Romanée Conti poursuit. Nous nous promenons parmi les fruits, nous voici dans la forêt, à humer les sous-bois. Le gibier n’est pas loin. Bientôt, nous plongerons dans la terre, en nous approchant de la truffe. Et voici que nous partons pour une nouvelle escale, la réglisse. D’autres vont suivre. Heureusement que notre planète est ronde, nous ne reviendrions jamais.

Et puis, brusquement, alors que vous croyiez avoir épuisé tous les plaisirs connus, vous arrive un miracle, une caresse, une douceur, le souffle d’un pétale de rose juste avant quelle ne fane.

De tout cœur, je vous souhaite ce voyage une fois, rien qu’une fois dans votre vie. »

 

Voilà bien un académicien, malicieux et fort courtois qui sait vivre et écrire, dégustateur modeste et éclairé, je ne sais si l’un des locataires du 78 rue de Varenne a eu l’heureuse initiative de l’élever dans l’un des grades du Mérite Agricole – le vert du poireau et celui de son habit formeraient un bel ensemble – pour ma part, ayant souvent présidé le Conseil de l’Ordre, en lieu et place de mon Ministre, je l’y verrais bien. Qu’en pensez-vous mes chers lecteurs ? Dois-je actionner notre Ministre ?

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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Commentaires

Actionner le ministre, moi j'veux bien. Mais pourquoi au juste ? Parce qu'un écrivain vêtu de vert a obtenu l'insigne honneur de tremper ses lèvres dans l'un des vins les plus rares et les plus chers au monde ? Même si je respecte Orsena, même si je vénère les grands bourgognes, il convient de rester humble face au vin. Je préférerais de loin, si j'étais ministre, accrocher le poireau au veston du jardinier-vigneron qui depuis des années apporte tant de soins affectueux à un morceau de terroir musée dont le nom est universellement connu. J'eusse préféré que l'on accrocha le poireau sur l'habit vert de notre Éric Orsena pour une raison plus valeureuse qu'un simple coït intellectuel. S'il avait commis, par exemple, un gros et savant ouvrage sur la Bourgogne viticole. Mais enfin, puisqu'en France on décore à tout va, puisque nos académiciens croulent sous les honneurs en tout genre, un de plus ou un de moins, c'est pas ça qui m'empêchera d'ouvrir un bon Fixin 1er cru à 30 €, de le vider en compagnie de simples amateurs au lieu de rêvasser à l'inaccessible bouteille que les milliardaires collectionnent plutôt que de la boire...
Commentaire n°1 posté par Michel Smith le 26/02/2009 à 07h34
Pas d'accord cher Michel, Orsenna est un type sympa qui s'extasierait devant un nectar plus roturier et ton commentaire signifie que le commandeur du Mérite Agricole que je suis méritait au mieux une carotte. De plus dans le combat contre les cons les alliés du type Orsenna ne sont pas de trop.
Réponse de JACQUES BERTHOMEAU le 27/02/2009 à 09h14
Actionnez ! Actionnez ! La République ne remercie plus que rarement ceux qui disent encore du bien, et le disent bien, de nos vins. Certes, il est plus aisé de discourir poétiquement sur un Romanée-Conti que sur un Minervois, fut-il divin...mais que serait l'art sans les grandes stars? Bonne journée à tous
Commentaire n°2 posté par Régis le 26/02/2009 à 08h33
Et les hygiénistes voudraient nous enlever ça !?!? Faire table rase du mystère et de la culture, au profit d'un luna parc sécurisé où nous pourons consommer benoitement ce que les multinationles nous apporteront sur un plateau ... Peu importent les palmes et autres décorations, qu'ils gardent leurs faux hommages. L'enjeu du Ministère est plutôt le développement d'une agriculture et d'une viticulture responsable, durable et qualitative !
Commentaire n°3 posté par Hub le 26/02/2009 à 08h51
OK Jacques. Mon propos ne voulait pas être blessant. Le poireau vous revient d'office vu vos états de service et vos combats pour une vision intelligente des problèmes du vin, pour ne parler que de ceux-là. En outre, je suis sûr qu'Orsena est un type bien. Ce n'est pas la sympathie qu'il dégage qui est en cause, mais plus cette "carotte" ou autres décorations que l'on remet à tous bouts de champs. Pour moi, tous les bons vignerons de France et même d'Europe mériteraient leur poireau. Mais j'arrête-là car je dois semer mes radis.
Commentaire n°4 posté par Michel Smith le 27/02/2009 à 12h02
Même les hygiénistes auraient droit à leur poireau! Le tout est de s'entendre sur l'endroit ou on le leur colle...
Commentaire n°5 posté par gus le 27/02/2009 à 12h25
Juste pour info: Erick Orsenna a obtenu la médaille d'or de l'Académie d'Agriculture de France en 2006. Le poireau peut encore suivre...
Commentaire n°6 posté par Decanus le 02/03/2009 à 17h52

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